David Bobée présente Tragédie, le spectacle de sortie du Studio 7. Autour d’un avion éventré sur scène, seize comédien·ne·s et quatre auteur·ice·s explorent les défis et les espoirs d’une jeunesse confrontée aux crises contemporaines. À travers une écriture fragmentaire et collaborative, cette œuvre — reflet d’une transmission artistique chère à David Bobée — interroge le présent
Quel spectacle préparez-vous pour la sortie du Studio 7 en juin 2024 après 3 années d’études ?
On est encore à l’endroit embryonnaire de la construction du spectacle mais j’essaie d’honorer l’école dont je suis l’héritier. Le Studio 7 se compose de seize comédiens et comédiennes, quatre auteurs et autrices et il me semble important de faire un spectacle de sortie qui honore ce double cursus. J’ai donc demandé aux auteurs et autrices d’écrire, à huit mains, pour composer un texte fragmentaire qui parlera de la place de la jeunesse dans notre époque actuelle. Le point de départ est une catastrophe. J’envisage sur le plan scénographique un avion éventré sur le plateau. Et de la carlingue fumante sortiront une vingtaine de jeunes gens qui viendront nous parler non pas de catastrophe aérienne, mais d’aujourd’hui. Du monde-catastrophe dans lequel ils vivent. Si le titre ne change pas, ça va s’appeler Tragédie. Pour l’instant, ce titre me guide. Il y a une espèce de souffle, de démesure qui est attendue, qui fait qu’on ne sera pas sur du théâtre du quotidien. C’est tout de suite épique…
« Ils doivent trouver les moyens de développer une place pour leur vie, pour la joie, pour l’invention, la créativité, l’espoir, l’amour, l’humour. »
Quel sera le propos de cette Tragédie ?
Tragédie parlera du présent d’une génération qui est née en même temps que les tours du World Trade Center sont tombées ; qui ne connaît depuis qu’un enchaînement de catastrophes comme les attaques terroristes, la pandémie… ; qui ne connaît que l’éco-anxiété avec la certitude qu’ils doivent changer le monde alors qu’ils savent déjà que le monde est fichu, et la responsabilité énorme qui leur incombe ; la montée des extrêmes politiques, religieux ; la guerre sur le sol européen, l’ébranlement du « Plus jamais ça »… Et à l’intérieur de ce monde-catastrophe, ils doivent trouver les moyens de développer une place pour leur vie, pour la joie, pour l’invention, la créativité, l’espoir, l’amour, l’humour. C’est cela que nous allons essayer d’étudier. Nous éviterons les scénarios du monde de demain dans lesquels on voudrait les faire rentrer de force, mais toujours en proposant de vieux modèles… Ma génération vit bien sûr la même chose que ces jeunes gens, nous partageons le même monde. Mais nous avons grandi dans un sentiment de sécurité, une espèce de foi en l’avenir qu’ils n’ont pas du tout. C’est un privilège énorme qu’on a par rapport à eux. Bien sûr, on a connu les années sida, bien sûr que l’Ukraine n’est pas la première guerre en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, mais quand même ce qu’ils vivent là et de façon tellement rapprochée, les singularise par rapport à nous.
Quel type d’écriture, de narration souhaitez-vous que ces élèves auteur·ices convoquent ?
Ce sera une narration fragmentaire, une écriture de plateau qui se nourrira des propositions des interprètes, des élèves comédien·ne·s. Avec un sentiment de l’ordre : « il n’y a plus d’espoir, alors amusons-nous ! » la situation de départ est suffisamment forte et riche pour que cette écriture de plateau, cette dramaturgie de l’improvisation, de l’invention, fasse naître des choses intéressantes et qui seront plus des leçons sur le présent que sur un lendemain meilleur ou pire. Je crois que dans cette pièce c’est le présent qui m’intéresse plus que l’avenir. C’est plutôt ce que ces jeunes développent au jour le jour pour s’adapter à ce monde-là. Et le fait que l’écriture soit fragmentaire permettra aussi d’en appeler à des morceaux de tragédie ou de pièces de théâtre, des œuvres d’après-guerre, des grands récits d’apocalypse… Il se produira peut-être quelque chose de l’ordre de la mise en abyme car, dès le début, on sait que ces jeunes gens se connaissent tous et qu’ils sont comédien·ne·s. Car je crois que pour beaucoup d’entre eux, faire du théâtre est une façon d’arriver à comprendre le monde, à le nommer à trouver une place dans ce monde-là. On verra quel fil fictionnel va se dérouler à l’intérieur de tout ça mais le premier récit c’est le réel. Il y aura sans doute d’autres histoires qui vont s’entremêler pour construire une narration protéiforme.
« Nous choisissons de leur donner la parole, d’avoir confiance en la grande créativité des acteur·ice·s et de plonger dans la pensée de ces jeunes auteur·ice·s. »
Comment imaginez-vous la mise en scène ?
Éric Lacascade, parrain des comédiens et comédiennes du Studio 7 se joint à moi pour la mise en scène. J’ai appris mon métier auprès de lui, il y a donc quelque chose de très symbolique. Une forme d’histoire de la filiation : la filiation artistique entre Éric Lacascade et moi puis entre moi et ces jeunes, quelque chose de l’ordre de la transmission que je me dois d’honorer. Éric a commencé à travailler dans le Nord, avec le Ballatum théâtre, justement sur des écritures de plateau. Moi aussi, j’ai commencé à mettre en scène à partir d’écritures de plateau. Nous allons retourner à nos premières amours, puisque lui, comme moi, montons plutôt des textes du répertoire aujourd’hui. Nous allons retrouver une écriture propre aux débuts de nos compagnies, le Ballatum théâtre pour Éric Lacascade et Rictus pour moi ! C’est aussi leur jeunesse qui nous amène à retrouver la nôtre et ce type d’écriture. Éric et moi avons choisi d’écouter les élèves du Studio 7, leurs singularités, leurs regards croisés qui forment le monde, sa violence et sa joie, nous choisissons de leur donner la parole, d’avoir confiance en la grande créativité des acteur·ice·s et de plonger dans la pensée de ces jeunes auteur·ice·s.
C’est un vrai pari que vous tentez là, non ?
L’enjeu sera de faire s’accorder quatre styles d’écriture différents et de cet éclatement là, faire une force. On vit dans un monde où l’ordre, les grandes idéologies ont explosé depuis bien longtemps, la jeunesse est de toute façon obligée de composer avec des fragments de sens, des fragments de pensée politique, et c’est bien avec ces fragments-là qu’ils doivent reconstruire leur monstrueuse réalité. On parle beaucoup de déconstruction quand on pense à cette génération, pour les côtoyer de près, je le trouve plutôt du côté de la reconstruction, de la réparation de tout ce qui a été cassé, du côté d’une créativité fluide, d’une réinvention permanente d’autant plus libre qu’elle naît depuis des ruines, d’autant plus joyeuse qu’elle se passe d’espoir.
Propos recueillis en mai 2023
David Bobée est un metteur en scène, scénographe et directeur de Théâtre et d’école. Après avoir étudié le cinéma et les arts du spectacles à l’Université de Caen, il créé sa compagnie Rictus en 1999. À la croisée de la danse, du théâtre et du cirque, ses créations reprennent des textes du grand répertoire : Roméo et Juliette, Lucrèce Borgia avec Béatrice Dalle, La Vie est un Songe, Peer Gynt ou encore Elephant Man avec JoeyStarr.
À partir de 2016, l’opéra fait appel à lui : The Rake’s Progress de Stravinsky (Opéra de Rouen), Louées soient-elles d’après Haendel (Festival Spring 2019), Tannhäuser de Wagner (Opéra de Rouen), Tosca de Puccini (Opéra de Rouen). En parallèle, il met en scène des spectacles de cirque : Dios proveerá, Warm, This is the end, ainsi que des concerts littéraires avec Virginie Despentes, Béatrice Dalle, Casey et le groupe Zëro. À l’étranger, il collabore entre autres avec le metteur en scène Kirill Serebrennikov et les comédiens russes du Studio 7 (Metamorphosis, Hamlet). Il crée pour les Journées Théâtrales de Carthage à Tunis : La Vie est un Songe puis Lettres d’amour à l’Espace Go de Montréal. Il part également à Pointe-Noire pour créer avec les acteurs et actrices de la ville un Hamlet en partenariat avec l’Institut français du Congo. De 2013 à 2021, David Bobée dirige le Centre dramatique national de Normandie-Rouen, premier CDN à vocation transdisciplinaire.
En 2021, il est nommé directeur du Théâtre du Nord, Centre Dramatique National Lille Tourcoing Hauts-de-France, ainsi que de l’École du Nord, École professionnelle supérieure d’Art Dramatique. Artiste engagé, il défend par ses œuvres, ses écrits et ses actions une haute idée du service public de la culture et engage son théâtre contre toute forme de discrimination.
En 2015, il devient membre du Collège de la diversité au sein du Ministère de la Culture et confonde le collectif « Décoloniser les arts » qui travaillent à une meilleure considération de la diversité sur les plateaux de France. En 2023, il créé Dom Juan de Molière, son premier spectacle en tant que Directeur du Théâtre du Nord.
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