Spectacle
© Crédit photo
© Valentine Losseau
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« La magie nouvelle tisse ainsi un fil entre le tangible et l'insaisissable, explore la poésie visuelle du soulèvement, de l'extase, du ravissement, de l'énigme. »

Valentine Losseau, metteuse en scène, magicienne, dramaturge, et anthropologue


Avec On m’a trouvée grandie, Valentine Losseau emploie la magie nouvelle comme langage dramaturgique. Entre illusion, théâtre et danse contemporaine, elle interroge la construction de la réalité et le contrôle du corps des femmes à travers l’histoire. Dans cet entretien, elle revient sur son processus de création, l’impact de son regard d’anthropologue et la puissance du sentiment magique.

Vous êtes la fondatrice avec Raphaël Navarro du mouvement de la magie nouvelle. En quoi consiste-t-il exactement ?

La magie nouvelle est un art dont le langage est le détournement du réel dans le réel.

J’utilise la magie pour sa puissance dramaturgique, comme un outil de mise en scène, à la recherche du sentiment magique. Ce qui me passionne depuis plus de vingt ans, c’est ce champ des possibles inépuisable. La magie peut traverser toutes les disciplines du spectacle vivant. Parce qu’elle ne définit pas une technique mais une émotion – ce moment où la certitude du réel vacille – elle peut se déployer au théâtre, en danse, en opéra, et bien au-delà.

Lorsque nous avons fondé la magie nouvelle, c’était par nécessité : celle de créer un langage qui n’existait pas encore, une magie qui place le déséquilibre des sens au cœur de l’expérience artistique. À travers mes créations, je suis animée par cette recherche du sentiment magique, cette étrangeté qui se fraye un chemin vers le quotidien et l’immédiat.
Aujourd’hui, ce mouvement rassemble près d’un millier d’artistes à travers le monde, tous explorant de nouvelles manières d’amener la magie là où on ne l’attend pas.

« La magie nouvelle tisse ainsi un fil entre le tangible et l’insaisissable, explore la poésie visuelle du soulèvement, de l’extase, du ravissement, de l’énigme. »

On m’a trouvée grandie s’inspire de l’histoire vraie de Madeleine, internée à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière pour « hystérie » parce qu’elle marchait uniquement sur la pointe des pieds. Comment avez-vous construit la tension paradoxale entre l’imaginaire de la médecine au tournant du XXe siècle, instrument de contrôle du corps des femmes, et celui de la lévitation et de l’envol ?

C’est l’histoire d’un soulèvement, dans tous les sens du terme.

Madeleine marchait sur la pointe des pieds, et disait traverser des épisodes de lévitation. À la Pitié-Salpêtrière, elle fait la rencontre de Pierre, un médecin qui collectionne les cas étranges (hypersomnie, somnambulisme…) dans l’espoir de les guérir grâce à l’hypnose.

En plongeant dans cet univers, dans ce récit, nous suivons des patient·e·s internées pour ce qu’on pensait être de l’hystérie, des personnages aux destins poignants, déchirés entre l’énigmatique grâce de l’abandon et la nécessité de la résistance.
On pénètre dans le huis-clos de toutes les personnes qu’on enfermait pour des symptômes mystérieux, dont les corps étaient mesurés, cartographiés, contraints, et qu’on soignait par l’hypnose, une méthode naissante et contestée à une époque où paranormal et science se côtoyaient. Ces patient·e·s étaient, en écrasante majorité, des femmes. Elles pouvaient être enfermées à la Pitié-Salpêtrière pour toutes sortes de raisons : parce qu’elles étaient trop en colère ou trop dociles, trop préoccupées par leur apparence ou pas assez, parce qu’elles lisaient trop de livres, qu’elles étaient insomniaques, qu’elles s’évanouissaient, etc. Les registres de l’hôpital sont pleins de ces motifs d’internement aberrants, car ce qui définissait un comportement normal pour une femme à cette époque correspondait à un spectre extrêmement restreint. La chercheuse Jennifer Reimer résume bien la situation quand elle écrit que toute expression de rage ou d’émancipation féminine pouvait être réduite à de l’hystérie, et ce depuis la naissance du concept au XIXe siècle jusqu’aux années 1920.

L’un des aspects les plus frappants de cette création est son univers visuel. S’agissait-il de rendre visible ce passé encore trop peu connu ?

Pour bâtir la dramaturgie du spectacle, j’ai inventé un dispositif magique inédit, qui permet de rendre invisible. Cet outil de plateau me permet de réaliser des transitions dans le réel, une sorte d’écriture cinématographique qui suit au plus près l’état mental des patient·es, leur perception du temps et de l’espace. La frontière entre croire et savoir s’évanouit. Ce dispositif symbolise l’invisibilité imposée aux patient·e·s de la Pitié-Salpêtrière au début du XXe siècle. Entre la médication, les séances d’hypnose, les bains forcés, les prises de mesures répétées, etc., leur quotidien devenait une lutte pour ne pas se séparer du monde réel, pour ne pas disparaître. Petit à petit, le monde s’éloignait, le temps se dilatait, l’espace rapetissait, et leur univers mental devenait leur seule réalité. La conséquence, c’est que chaque individu finissait par avoir sa propre expérience de la réalité.

C’est cet enchevêtrement de multiples réalités que j’ai voulu mettre en scène. Un langage visuel spectaculaire, puissant, permet de s’immerger dans cette dramaturgie, et de façonner une atmosphère surréelle et symboliste, où lévitations, surgissements et disparitions, dérobent au spectateur, au moins l’espace d’un instant, la certitude du sol sous ses pieds. Au plateau, les interprètes adoptent de plus un langage pluridisciplinaire pour donner corps autant que voix au texte original. La danse contemporaine m’est tout de suite apparue comme une nécessité pour évoquer l’hystérie, territoire du silence, de l’intériorisation et du non-dit. La magie nouvelle tisse ainsi un fil entre le tangible et l’insaisissable, explore la poésie visuelle du soulèvement, de l’extase, du ravissement, de l’énigme.

En plus de pratiquer la magie nouvelle, vous êtes anthropologue. Comment votre expérience scientifique nourrit-elle votre réflexion sur ces multiples réalités, et au-delà votre geste artistique dans son ensemble ?

J’essaie de construire un théâtre de réalités. Mon expérience d’anthropologue m’a inspiré cette approche, en côtoyant différentes manières de voir et d’interpréter le monde, et en découvrant de ce que le chercheur Philippe Descola appelle les cosmologies. J’ai eu la chance de partager des réalités très diverses sur mes différents terrains, que ce soit auprès d’artistes de rue itinérants en Inde du Nord ou auprès de groupes mayas dans la forêt tropicale mexicaine.

L’anthropologie nourrit mon travail en m’enseignant que la réalité n’est pas une donnée universellement définie, mais diffère en fonction des sociétés. Ainsi, un phénomène considéré comme magique dans une société ne le sera pas nécessairement dans une autre. Dans notre société, des rapports de domination influencent la construction de la réalité et de la normalité. La magie nouvelle me permet d’incarner ces subjectivités, de les mettre en quelque sorte sur un statut d’égalité. Grâce à ses outils, la réalité des uns ne prime pas sur la réalité des autres. L’espace métamorphique du plateau de théâtre devient le lieu de représentations de différentes façons de construire les mondes.

Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian pour La Villette, janvier 2025

Biographie de Valentine Losseau

Valentine Losseau est metteuse en scène, magicienne, dramaturge, et anthropologue. En unissant l’art et l’anthropologie, de l’Inde du Nord aux forêts tropicales mésoaméricaines, elle poursuit son exploration esthétique de l’expérience du réel. Fondatrice du mouvement de la magie nouvelle et de la Compagnie 14:20 aux côtés de Raphaël Navarro et Clément Debailleul, Valentine Losseau est une pionnière qui réinvente constamment les procédés scéniques et magiques.
Forte de deux décennies de création artistique, elle a laissé sa marque avec la dramaturgie de 25 spectacles et opéras. Metteuse en scène, elle a dirigé notamment Christian Hecq, Kaori Ito, Yoshi Oida, Lou Doillon, Benjamin Lavernhe, Yael Naim, etc.

Ses œuvres ont été présentées à la Comédie-Française, à Chaillot – Théâtre national de la Danse, au Théâtre du Rond-Point, au Théâtre des Champs-Elysées, au CENTQUATRE-PARIS, à La Villette, aux Nuits de Fourvières… Chacune constitue une exploration profonde et provocante de la réalité, mettant à l’épreuve notre perception et nous invitant à plonger dans l’inconnu avec émerveillement. Elle met actuellement en scène, avec Raphaël Navarro, le prochain spectacle permanent du Cirque du Soleil qui sera créé en novembre 2025 à Berlin. Elle est lauréate du prix SACD pour les Arts du Cirque.

Ne manquez pas ce spectacle !