Dans Ophelia’s Got Talent, Florentina Holzinger dynamite les codes de la scène contemporaine en plongeant au cœur des figures mythiques féminines, entre sirènes antiques et télé-réalité pop. S’appuyant sur l’imaginaire aquatique et les tensions entre corps réel et corps fantasmé, la chorégraphe autrichienne explore avec radicalité et humour la représentation du corps féminin.
Votre spectacle s’ouvre sur un cadre évoquant un plateau télévisé, jonché d’éléments scénographiques de grande ampleur, dont un immense aquarium. Que symbolise l’eau ici, qui reste un élément conducteur pendant toute la pièce ?
Travailler avec l’eau est un rêve de longue date. En tant que danseuse et chorégraphe, le passage de l’air à l’eau comme milieu de travail m’a toujours fascinée, puisqu’il bouleverse tout : la gravité, le mouvement et la perception du corps. La création d’Ophelia’s Got Talent date de 2022. C’était ma première production à la Volksbühne, que je souhaitais adaptable à d’autres lieux, tout en répondant aux enjeux d’un théâtre municipal. Or nous nous sommes vite heurté.es aux contraintes techniques propres à un équipement théâtral. Une semaine avant la première, le bassin a fui et l’eau s’est infiltrée dans les machineries du théâtre en pleine nuit… Nous avons donc revisité nos ambitions mais avons persévéré pour relever ce défi, car l’eau est au cœur de ce projet, physiquement, et « psychiquement ». À l’appui de textes de Gaston Bachelard, nous avons ainsi exploré la « psychologie » de l’eau, ses métaphores, ses qualités féminines, reproductives, voire maternelles, mais aussi son caractère mystérieux, menaçant, parfois violent. L’eau symbolise à la fois la vie, un éternel renouvellement, et quelque chose de plus sombre, de l’ordre de la peur de l’inconnu, ou de la mort. C’est en nous imprégnant de cette dualité que nous avons créé nos personnages.
Qu’est-ce qui a présidé au choix de ces figures mythiques – Léda, Mélusine, Ondine, Ophélie… – et quelle est la portée de cette sororité intergénérationnelle dans votre réflexion sur le corps féminin ?
Mon travail s’appuie souvent sur l’histoire de l’art, du théâtre ou d’œuvres canoniques. Pour Ophelia, nous nous sommes tourné.es exclusivement vers des figures issues des mythologies ayant trait à des univers aqueux, comme les sirènes grecques, ou les Mélusine du folklore allemand, autant de chimères mi-femmes mi-poissons entrées dans les imaginaires collectifs au point d’estampiller les cuillers Starbucks, par exemple (rire). Quelle que soit la période de l’histoire des représentations dans laquelle elles s’inscrivent, ces protagonistes drainent une charge symbolique puissante, à la fois archétypale de la femme folle, hystérique, ou tragique, et souvent associée à une capacité de séduction fatale liée à leur sexualité même. Elles sont en ce sens la plupart du temps « réduites » à leur corps. Pour explorer ces questions, nous avons plongé nos réflexions permanentes sur la place de l’art dans un bain de références pop. Nous avons joué de l’idée de la télé-réalité et du « talent show » jusqu’à nous demander ce que serait une « bonne Ophélie » aujourd’hui, dans un contexte de compétition. Comment performer ce personnage tragique ? Qui mettre en exergue : la femme qui s’abandonne à la mort, résignée, ou celle qui résiste, athlétique, combative ? L’ambivalence atteint son paroxysme avec cette incroyable image d’Ophélie qui, au moment même où elle meurt dans l’eau, arbore un sourire radieux, un moment à la fois absolument passif et terriblement érotique.
Qu’est-ce qui vous intéresse dans le contraste entre ces références classiques et les images de plateau contemporaines, souvent extrêmes, voire violentes, que vous créez ?
J’adore travailler dans l’interstice entre le « low show » et le « high show », flouter la lisière entre ce qu’on considère comme du grand art et le pur divertissement. J’ai moi-même un parcours de danseuse qui n’a rien à voir avec un itinéraire dans le ballet classique. J’ai toujours utilisé mon corps comme un moyen d’expression. D’emblée, j’ai sondé des approches expérimentales, mettant en jeu ou en crise les notions de technique, de discipline et d’entraînement. Ce qui m’intéresse dans la danse n’est pas de créer l’illusion d’un corps parfait, à l’instar du ballet qui cache la sueur et l’effort au profit d’une impression de légèreté quasi surnaturelle, mais de montrer le corps au travail, dans toute sa réalité : sa fatigue, ses limites, son sang… Je veux rendre visible à la fois la perfection et l’imperfection, le beau et le « laid », ou ce qui est perçu comme tel. Mes spectacles ne sont pas seulement de la danse ; c’est aussi du théâtre. J’aime surprendre le public avec des images ou des mouvements qu’il n’a jamais vus, le pousser dans ses retranchements, brouiller les pistes entre le vrai et le faux, bouger les lignes de ce qui est possible pour un corps et de ce qui relève de l’illusion théâtrale. Simuler des luttes et des souffrances sans que le corps ait à en payer le prix me passionne. Il ne s’agit pas d’une quête de catharsis ou d’une « preuve » par la douleur, mais d’un frottement d’idées pour qu’en jaillisse une expérience forte et ludique, parfois provocante, pour les spectateurs et spectatrices.
C’est pourquoi la télé-réalité a toujours été pour moi un cadre inspirant, et j’ai d’ailleurs fini par travailler avec des interprètes, d’où qu’ils viennent, qui réalisent elles et eux-mêmes des talent shows… Ophelia’s Got Talent, c’est donc aussi en filigrane Brittany’s Got Talent, ou Romania’s Got Talent, ou encore Germany’s Got Talent (rire) !
Vous travaillez avec de nombreuses personnes sur scène, aux profils variés. Quel a été votre processus de création pour diriger un tel groupe ?
Plus le projet est ambitieux, plus je dois prendre du recul, diriger « de l’extérieur ». Pour moi, Ophelia reste une production relativement intime, avec une petite équipe de huit personnes sur scène comme noyau dur. Je m’y suis beaucoup impliquée, à la fois comme chorégraphe et comme interprète. Pour les grandes productions, je dois davantage me positionner en observatrice, afin de sculpter l’image globale, travailler les liens avec la scénographie, le son, le climat d’ensemble. Mon approche reste, dans tous les cas, très intuitive. Je ne pars jamais d’un concept statique, mais de sensations et d’idées qui émergent en studio. Pour Ophelia, nous avons pu travailler toutes et tous ensemble sur la plupart des scènes, excepté avec les enfants, qui avaient un planning particulier. Pour mes projets plus récents, avec des groupes plus nombreux et variés, des femmes de plus de 70 ans, par exemple, ou, de nouveau, des enfants, le travail est plus segmenté. Chaque groupe a ses contraintes : les aînés ne peuvent pas répéter toute la journée, tout comme les enfants. Ce travail exige une organisation précise, mais c’est une maigre contrepartie en comparaison de la richesse que provoque la réunion de profils si différents !
« Je ne cherche pas à montrer un corps opprimé, ou victimisé, ni même à le “défétichiser” ; je veux donner à voir un corps libre, qui s’exprime sans contrainte. »
Quelles significations recouvre pour vous l’omniprésence de la nudité des corps sur scène ?
Montrer un corps nu, a fortiori féminin, sur scène, c’est se confronter immédiatement aux notions et questions d’érotisme, de pornographie ou d’exploitation. Nous les abordons avec ironie et conscience à la fois, pour mieux les désamorcer. Je ne cherche pas à montrer un corps opprimé, ou victimisé, ni même à le « défétichiser » ; je veux donner à voir un corps libre, qui s’exprime sans contrainte. C’est pourquoi nous prenons une grande liberté dans la manière de représenter les corps, ce qui déconcerte souvent le public, stupéfait par cette liberté, tout simplement parce qu’elle est rare. Je suis frappée d’observer à quel point la présentation d’un corps nu sur scène demeure tabou, chargée de préjugés. Ophélia, c’est avant tout une célébration de la liberté du corps, émancipé de toute instance qui dicterait ce qui est correct ou acceptable.
Qu’aimeriez-vous que le public retienne de cette pièce ?
J’aimerais précisément que le public emporte cette vision décomplexée du corps, nu ou non, en la considérant comme une approche on ne peut plus naturelle, qui ne devrait pas poser problème. De nouvelles réglementations viennent d’entrer en vigueur dans le théâtre français, qui interdisent la nudité en présence d’enfants sur le plateau, ce qui est très révélateur de normes sociales sclérosées. Pour nous, il est crucial de pouvoir travailler avec toutes les générations, des enfants aux personnes âgées, justement parce que normaliser la nudité et la diversité des corps est un levier vital et vivant pour questionner les normes sociales.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, mai 2025
Née en 1986 à Vienne, Florentina Holzinger a étudié la chorégraphie à l’École pour le Développement de la Danse Nouvelle (SNDO) à Amsterdam.
Entre 2011 et 2015, elle a collaboré avec Vincent Riebeek sur une trilogie de pièces reconnues à l’international, Kein Applaus für Scheisse, Spirit et Wellness. Son spectacle solo de diplôme Silk a remporté le Prix Jardin d’Europe au Festival lmPulsTanz 2012. Sa pièce TANZ (2019) a remporté plusieurs prix, dont le prix de théâtre autrichien « Nestroy » dans la catégorie « Meilleure Direction ».
Avec Étude for an Emergency, la chorégraphe s’intéresse une fois de plus au corps féminin en tant que spectacle et à sa discipline avec un ensemble de femmes cascadeuses, de chanteuses d’opéra et d’actrices.
Pour la Ruhrtriennale en 2021, Holzinger a créé sa première œuvre de grande envergure, A Divine Comedy. Son premier projet d’opéra, SANCTA, a été créé en 2024. La même année, elle a joué son premier rôle principal sur grand écran dans le film MOND, réalisé par Kurwin Ayub, qui a remporté le prix spécial du jury au Festival du film de Locarno. Les pièces Ophelia’s Got Talent (2022) et A Year without Summer (2025) ont été créées lors de sa résidence d’artiste au Volksbühne.
En 2026, elle représentera l’Autriche lors de la 61e édition de la Biennale Arte.
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