© Crédit photo
© Pierre Planchenault
© Crédit photo
© Pierre Planchenault

« La danse, ça fait tellement de bien ! C’est une exploration sans fin. »

Philippe Decouflé, chorégraphe du spectacle Entre-Temps

Avec Entre-Temps, Philippe Decouflé revient sur son parcours en mêlant souvenirs personnels et références à l’histoire de la danse. Entouré de neuf interprètes complices, il compose une pièce collective qui explore le rapport au temps à travers le mouvement et le récit.

Pour cette nouvelle création sur le temps, vous avez réuni neuf danseurs et danseuses de tous âges que, pour la plupart vous connaissez bien pour avoir collaboré avec eux à un moment ou un autre de votre carrière. Comment l’équipe s’est-elle constituée ?

Une équipe, c’est un jeu d’alchimie. Un ensemble de gens qui, quand ça se passe bien — ce qui est le cas ici — se complètent, s’entraident, se soutiennent. Ce groupe a quelque chose de très fort. Chacun porte en lui des choses extraordinaires. Comme ils sont liés à mon parcours, ils sont plus âgés que la moyenne. Dominique Boivin par exemple est quelqu’un avec qui j’ai fait mes premières armes au Centre national de danse contemporaine d’Angers, sous la direction d’Alwin Nikolais, à 18 ans. Il y a quelque chose qui défie le temps dans cette complicité qui perdure. On retrouve le plaisir de danser ensemble, de progresser, de se poser des questions sur notre métier ; on continue à creuser nos sillons, à ouvrir de nouvelles pistes… Ensemble, avec confiance.

Quel a été votre processus de création avec les interprètes ?

J’essaie de ne pas avoir de recettes, d’aborder les choses d’une manière nouvelle à chaque fois. Ici, avec ces personnalités qui ont une histoire, qui ont vécu, nous avons creusé les thématiques du souvenir, du passé, les parcours des uns et des autres. On a travaillé en improvisation et en composition, de manière collaborative. La plupart du temps, les interprètes ont créé leur propre vocabulaire autour d’une piste que je leur avais donnée, puis on l’a développé ensemble. Petit à petit, des motifs se sont dessinés : la sensation de déjà-vu, la marche, le renouveau dans la répétition… Les souvenirs des uns et des autres ont donné lieu à des solos, des duos. On a aussi enregistré des interviews qu’on utilise en voix off. Ça a été très long, plus de deux ans. Ce spectacle sur le temps a pris beaucoup de temps ! Cela dit, la création est pour moi un processus constant. Souvent mes pièces ne sont terminées qu’à la dernière représentation. Un spectacle est un organisme vivant, extrêmement fragile, sensible, qu’on essaye de solidifier par une structure musicale, dramaturgique, mais qui bouge énormément à l’intérieur. Par ailleurs, j’essaie toujours d’être dans une démarche très personnelle, investie, et en même temps d’aborder des thèmes qui parlent à tous. Être à la fois dans l’intime et dans une forme d’universalité : c’est ce croisement qu’on recherche, et qui fait qu’on peut toucher un public.

Nourri de tous ces souvenirs, de tous ces parcours, le spectacle est émaillé de références à l’histoire de la danse.

L’idée était dès le départ d’utiliser du vocabulaire qui ne serait pas de moi, des bribes de langages chorégraphiques qui s’imbriqueraient les uns aux autres, qui nous feraient voyager, pour construire un hommage multiple et pluriel, et développer un langage original. On trouve notamment des emprunts à Dominique Bagouet, Régine Chopinot, Daniel Larrieu… Le spectacle s’est construit avec pas mal de fantômes, qui nous ont accompagnés. Ensuite, comme toujours, il y a les influences. J’ai pensé aux films Un jour sans fin de Harold Ramis, Fenêtre sur cour d’Alfred Hitchcock et Dogville de Lars von Trier, ainsi qu’à la compagnie de Pina Bausch, le Tanztheater Wuppertal, et à ses fortes personnalités que l’on pouvait voir dans des situations étranges et fascinantes. L’équipe d’Entre-Temps me rappelle mes premières émotions devant les spectacles de Pina.

Qu’en est-il de la musique et de votre choix d’avoir sur scène un pianiste, Gwendal Giguelay, en plus de quelques morceaux enregistrés ?

Après diverses expériences passionnantes avec des musiciens et musiciennes de tout type, j’avais envie de revenir à quelque chose de très épuré. Ce pianiste qui joue en direct et qui improvise est une référence au cinéma muet, où un piano accompagnait souvent les films, et aux cours de danse que je prenais lorsque j’étais jeune, surtout classiques mais pas que. Il se trouve que je prends des cours de danse avec Peter Goss, et que Gwendal Giguelay est l’accompagnateur du jeudi. C’est donc assez naturellement que je lui ai demandé de nous rejoindre. Ce musicien merveilleux nous apporte, avec cet instrument unique et puissant, une présence versatile, assez universelle. À travers tout un travail de reprises, nous avons glissé dans la musique toutes sortes d’influences, de directions, d’évocations différentes, dans un grand mélange où l’improvisation trouve toute sa place.

« La danse, ça fait tellement de bien ! Au corps et à la tête. C’est un art très libre, une exploration sans fin. »

Pourquoi faites-vous de la danse ?

J’ai toujours monté des pièces avec mes ours en peluche et mes poupées quand j’étais petit. Ma mère, qui aimait beaucoup la danse, m’a emmené voir de bons spectacles, et j’ai eu la chance d’avoir au collège une professeure de français qui nous a fait faire du théâtre. Mais, en fait, j’ai commencé par le mime parce que j’ai été très marqué, enfant, par Les Enfants du paradis, le film de Marcel Carné, et surtout par le personnage de Jean-Louis Barrault, ce mime merveilleux, extrêmement poétique, un peu séducteur malgré lui. C’est donc à l’école de mimodrame Marcel Marceau que j’ai pris mes premiers cours de danse. La danse m’a procuré un immense plaisir physique, je me suis rendu compte que c’était la discipline qui allait m’alléger. Il se trouve que c’est à cette époque que la danse contemporaine s’est vraiment déployée en France ; les premiers centres chorégraphiques ont ouvert à ce moment-là. Donc je suis devenu danseur assez naturellement.
La danse, ça fait tellement de bien ! Au corps et à la tête. C’est un art très libre, une exploration sans fin. Il y a tant de façons différentes de danser, tant de formes possibles. Ma vie ne suffira pas pour explorer tout ce que j’ai envie d’explorer.

Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian pour La Villette, juin 2025

Biographie de Philippe Decouflé

« Enfant, je rêvais de devenir dessinateur de BD. Le dessin est souvent au départ de mon processus de création. Je jette des idées, croque des images qui me passent par la tête. Ma culture, c’est la BD, la comédie musicale, la danse dans les boîtes de nuit, et… Oskar Schlemmer, chorégraphe du Bauhaus. La découverte des photos des personnages de son Ballet triadique a été une révélation. J’avais envie, depuis longtemps, de travailler avec des formes géométriques simples : un cube, un triangle, cela me plaisait d’observer comment ces lignes, ces volumes, se comportaient entre eux. Alwin Nikolaïs m’a enseigné l’importance de la lumière et du costume, l’assurance qu’on pouvait tout mélanger.

Techniquement, c’est Merce Cunningham qui m’a le plus formé à la danse. À New-York, j’ai suivi les stages de vidéo que lui-même donnait : passionnant. J’y ai appris à maîtriser les problèmes de distance et de géométrie, les règles élémentaires de l’optique et du mouvement. Tex Avery m’a beaucoup inspiré dans la recherche de gestes a priori impossibles à réaliser… Il me reste toujours quelque chose de ce désir, une bizarrerie dans le mouvement, quelque chose d’extrême ou de délirant… Je recherche une danse du déséquilibre, toujours à la limite de la chute. Avec des modèles comme les Marx Brothers par exemple, et en particulier Groucho Marx, j’ai cultivé la prise de risque malicieuse, la répétition comique de l’erreur… »

Ne manquez pas ce spectacle

Nouvelle Saison de La Villette
Saison 25/26

Spectacles, événements, expositions, tout y est.