Dans I Will Survive, Jean-Christophe Meurisse poursuit son exploration d’un théâtre politique et sensible, où le rire côtoie la douleur. Avec les Chiens de Navarre, il questionne les rapports entre justice, morale et liberté d’expression à travers une mise en scène d’une grande intensité. Entre émotion, satire et vertige, le spectacle dévoile les tensions d’une société en quête de sens et de justice.
Jean-Christophe Meurisse, vous abordez dans I will survive le sujet grave et délicat des violences sexistes et sexuelles à travers la mise en regard de deux procès. Comment cette idée est-elle née ?
Nous travaillons toujours à partir d’écritures de plateau. Ici, nos premiers laboratoires ont porté sur la justice. Nous avons imaginé toutes sortes de procès, en correctionnelle ou en assises, inspirés de faits réels. Parmi ces pistes, deux histoires se sont rapidement imposées : celle de Jacqueline Sauvage – devenue emblématique -, une femme qui a tué son mari après avoir subi trente ans de coups, et celle d’un humoriste évincé de l’antenne en conséquence d’une blague irrécupérable sur les femmes battues. Ces deux récits, quoique très différents, se répondaient parfaitement : la parole d’une femme qui se libère dans un acte de survie, et celle d’un homme pris au piège de son propre mot. Le spectacle fait dialoguer ces deux histoires jusqu’à leurs procès respectifs et, en mettant en résonance la tragédie des violences conjugales et la question brûlante de la liberté d’expression, révèle progressivement les fractures de la France d’aujourd’hui.
Vous retrouvez ici votre « troupe » habituelle ; comment avez-vous construit le spectacle au plateau ?
C’est en effet la même équipe que dans La vie est une fête, à ceci près qu’un nouveau comédien, Georges Slowick, a rejoint la troupe. Et il y a bien sûr Charlotte Laemmel, fidèle parmi les fidèles. C’est une chance rare de partager ainsi un langage avec une famille artistique, d’asseoir des méthodes de recherche, de développer des modalités d’improvisation dans un lien qui, au fil du temps, est devenu presque organique.
Avec un tel sujet, nous marchions sur des œufs. Delphine Baril incarne « notre Jacqueline Sauvage », que nous avons rebaptisée Cécile Gallot. L’humoriste est interprété par Fred Tousch. Bien qu’il ne s’agisse absolument pas d’un biopic théâtral, nous avons déroulé leurs vies selon le séquençage d’un film : la première plainte, la peur, la crise, la vengeance, le procès… C’est une narration quasi-linéaire, de facture classique, ce qui est nouveau pour nous, qui avons l’habitude de procéder par fragments, par éclats. Ici, il nous fallait dérouler un fil continu pour que la pensée puisse se déployer.
« L’humour n’a de sens que s’il s’enracine dans un terrain sensible, émotionnel. Le rire touche juste quand il affleure à la lisière de la tragédie. »
Quelles inflexions donnez-vous à votre humour – une signature des Chiens de Navarre – dans ce travail interrogeant l’adéquation entre justice et morale ?
Selon moi, l’humour n’a de sens que s’il s’enracine dans un terrain sensible, émotionnel. Le rire touche juste quand il affleure à la lisière de la tragédie. Or plus je prends de l’âge, plus j’ai besoin de sujets « réactifs », qui m’impliquent, qui ébranlent. Je recherche, de plus en plus, ce frisson qui surgit là où le désespoir flirte avec le burlesque.
On a parfois associé notre travail à l’immoralité, ce qui est souvent erroné ; la subversion, chez nous, n’a rien de dogmatique et n’est convoquée que lorsqu’elle nous semble nécessaire. En l’occurrence, I will survive est même un spectacle profondément moral, et je le revendique, parce que ce sujet nous concerne tous. Dans la compagnie, chacun, chacune a croisé la violence, de près ou de loin. Nous devions donc aborder cette matière avec prudence et conviction à la fois, proposer une vision claire, assumer un regard.
Quel rôle joue la scénographie dans cette intrication de récits et de questionnements ?
Nous restons fidèles à notre amour des ruptures, des collisions, et c’est précisément la scénographie qui porte les entrelacs incessants de ces deux histoires. Nous avons imaginé, avec François Gauthier-Lafaye, un dispositif à étages de différentes profondeurs, qui permet de passer d’un commissariat à l’Élysée, d’un tribunal à une forêt, etc. Cette scénographie monumentale de neuf mètres de haut sur quatorze d’ouverture est la plus ambitieuse que nous ayons conçue jusqu’à présent. Elle se métamorphose en permanence : un seul décor, quatorze mondes. Nous l’avons intégrée comme un partenaire de jeu à part entière dès les premières répétitions. On y circule, on y coupe, on y cadre, on y zoome, dans un travail qui se rapproche du montage. C’était un véritable pari, qui aboutit, je crois, à un résultat assez cinématographique.
« L’improvisation chez les Chiens de Navarre est une légende tenace, alors qu’en réalité, il n’y a quasiment pas d’improvisation en représentation. »
Y a-t-il une place pour l’improvisation dans ce théâtre du mouvement ?
L’improvisation chez les Chiens de Navarre est une légende tenace, alors qu’en réalité, il n’y a quasiment pas d’improvisation en représentation. Tout est écrit et réglé au millimètre. Nous improvisons énormément en répétition et écrivons à partir de ce qui en jaillit, mais, une fois trouvée la phrase juste, elle devient texte. Il reste tout au plus une place pour une référence de circonstance, un clin d’œil au lieu… Une raclette, pièce qui paraissait complètement débridée et qui a fait notre réputation, était d’une précision redoutable. Le naturel du jeu vient de notre méthodologie : écrire à partir du phrasé de chaque interprète et travailler avec des micros HF. Ce dispositif nous permet d’approfondir un jeu très intime qui donne l’illusion d’une liberté folle, en un trompe-l’œil qui est devenu une marque de fabrique.
Qu’est-ce qui a présidé au choix de montrer frontalement la violence ?
Le théâtre est fait pour ça. Pour regarder l’indicible en face.
Nous voulons donner à regarder cette nuit où une femme, battue pour la dernière fois, craque et tire sur son mari. Il fallait oser le montrer, sans détour. Le théâtre a cette force de proposer une catharsis au lieu de détourner le regard. On lit des récits, on écoute des témoignages, tandis qu’au théâtre, on regarde, car tout est incarné. C’est ce qui fait la puissance du plateau : rendre visible ce que la société préfère souvent taire ou cacher.
Quel regard moral proposez-vous avec I will survive ?
Nous sommes partis d’une statistique effrayante : 95 % des femmes battues ou violées ne sont pas entendues par la justice française. Sur cent affaires, cinq seulement aboutissent à une condamnation. En outre, la France, contrairement au Canada ou à la Belgique, ne reconnaît toujours pas juridiquement le syndrome de la femme battue. Ce syndrome fait état de la peur gelée, cette sidération qui empêche d’agir, de parler, jusqu’à l’implosion, ou l’explosion. Dans le spectacle, un avocat l’explique au beau milieu du public, dans un moment d’une grande intensité, comme un cri, une délivrance. Et puis, il y a la question du rire. Peut-on rire de tout ? La scène finale met face à face notre humoriste et notre « Jacqueline Sauvage » dans la salle des pas perdus. Il doit lui dire sa blague. C’est un moment de bascule presque insoutenable, où le théâtre interroge ses propres limites. C’est une confrontation entre deux humanités blessées, mais aussi un miroir tendu au public.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, octobre 2025.
Après une formation de comédien, JEAN-CHRISTOPHE MEURISSE se détourne peu à peu du jeu et fonde en 2005 la compagnie Les Chiens de Navarre pour en diriger depuis le début les créations collectives. LES CHIENS DE NAVARRE ont développé une œuvre théâtralisée basée sur l’improvisation. Anticonformiste, insolente et questionnant la société, cette troupe ne fait jamais de l’originalité un élément gratuit et tend avec chacune de ses pièces de redonner à l’humour sa puissance critique et cathartique.
En 2008, Jean-Christophe Meurisse crée la pièce Une raclette et permet à la compagnie d’être remarquée. De nombreuses pièces se succèdent telles que Nous avons les machines (2012), Les armoires normandes (2015), Tout le monde ne peut pas être orphelin (2019), La vie est une fête (2022) nommé aux Molières 2023 dans la catégorie «Meilleur spectacle de théâtre public». Jean-Christophe Meurisse intervient aussi régulièrement dans les écoles supérieures d’art dramatique et mène en parallèle une carrière au cinéma, avec notamment la réalisation d’Apnée (2016), Oranges Sanguines (2021) et Les Pistolets en Plastique (2024)
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