© Crédit photo
© Joseph Banderet
© Crédit photo
© Joseph Banderet

Jardinage dans la prison de La Santé

Reportage

Après les contrôles d’usage, les portes et les grilles, ce que l’on découvre en descendant la volée de marches conduisant à la cour du QB1 (pour « quartier bas 1 ») du centre pénitentiaire ne manque pas de surprendre et de battre en brèche quelques idées préconçues. Au fond de ce large espace bitumé, sont installés des bancs, un auvent et une table de ping-pong, un peu à gauche, un filet de tennis et juste derrière, des bacs à compost. Au beau milieu et le long du mur à droite, trois larges plates-bandes regorgent de plantes, fleurs, légumes, arbustes et fruits : salades, fenouil, coriandre, betteraves, choux de Bruxelles, lavande, cardons, figuier, vigne, courgettes, mûres, framboises, jasmin, poirier, olivier, pommier ou encore rosiers cohabitent sur quelques dizaines de mètres à peine.
En ce chaud lundi après-midi de juin 2025, des détenus vaquent à diverses occupations quand Nicolas Boehm (chef de projet culturel environnement, Ferme et Jardins passagers) et trois de ses collègues de La Villette arrivent les bras chargés de sacs débordant de plants (tomates et poivrons notamment), sachets de graines (haricots-beurre), paille et terreau.
Une partie des détenus est là pour l’atelier de jardinage, qui ne nécessite pas d’inscription. Et ils sont nombreux à profiter de cette respiration. Durant deux heures, l’effectif va varier, de nouveaux détenus rejoignant l’atelier, parfois ponctuellement. Ici, dans ce « module de confiance », les détenus sont libres de leurs mouvements entre 8 h et 17 h et – quand ils ne sont pas occupés par du travail – peuvent user de la cour.

Quand ces rendez-vous mensuels ont débuté en 2020, la cour n’avait pas tout à fait la même allure, se souvient Nicolas Boehm, qui vient un mois sur deux en alternance avec sa collègue Aurélie Aliamus : « Les plates-bandes étaient déjà présentes mais avec essentiellement de la lavande, de la santoline et des graminées. Nous avons choisi d’en arracher une partie pour travailler la terre et au bout de quelques mois, nous avons pu faire les premiers semis, amener les premières plantes aromatiques et des cassis, des groseilles et framboises. Dès la deuxième année, nous sommes partis sur les plantes annuelles du potager. Parallèlement, des ruches ont été installées par une autre structure. La troisième année, l’achat d’énormes pots pour mettre des fruitiers nains (poirier, pommier) et un olivier a été une étape importante, qui a beaucoup embelli l’endroit ».

Aujourd’hui, les jardiniers amènent les plants ou graines disponibles dans les stocks de La Villette, en portant une attention particulière à ce qui fera plaisir aux détenus : les aromatiques ou les poivrons ont particulièrement la cote. L’atelier est d’ailleurs une occasion de parler cuisine. Sur un cahier qu’il rêverait de voir transformé en tapuscrit et édité, l’un des détenus a écrit un livre de recettes adaptées aux ressources limitées des cellules (une plaque de cuisson ; pas de four). Le jardin améliore l’ordinaire, non seulement parce qu’il offre une activité et embellit la cour mais aussi parce qu’il fournit des légumes et aromates qui agrémentent les plats. Avec humour, Nicolas Boehm précise tout de même que « si c’est la saison des navets, ils sont moins contents mais on le fait quand même ».

L’atmosphère est joyeuse, mélange d’effervescence et de calme, de détente et de concentration. On s’en remet au jardinier pour des conseils, pour les activités de l’après-midi comme pour l’entretien du jardin. Nicolas Boehm explique que retourner la terre au pied d’un arbuste rendra l’arrosage plus efficace ensuite, montre comment décompacter le sol entre les plants, aide à optimiser les mètres carrés. Les participants profitent des deux sécateurs qu’il a amenés pour couper les branches arrachées en petits morceaux, qui iront ensuite au compost. Les plus expérimentés dans le projet guident les autres, donnent des conseils ou consignes. Tous ceux qui étaient là au début sont partis mais de nouveaux se greffent au projet constamment et il y a toujours une petite communauté de détenus pour entretenir le jardin. L’un d’eux, le plus ancien et le plus investi, précise qu’il nécessite plus de deux heures d’arrosage par jour (un seul robinet est disponible dans la cour, sans tuyau mais avec deux arrosoirs). Pour faire le lien entre deux ateliers, les jardiniers de La Villette consignent dans un cahier ce qui a été fait à chaque séance.

Tout cela dessine les contours d’un projet qui est aussi un moment d’échange très attendu. Des membres du pôle EAC (Éducation Artistique et Culturelle) de La Villette accompagnent à chaque séance les jardiniers dans la prison, où se poursuit ainsi – chaque mois – une conversation au long cours avec certains détenus, faite de conseils de lecture, de récits d’activités culturelles, de souvenirs ou – bien sûr – d’échanges de recettes de cuisine. Entre les murs comme à l’extérieur, le jardin comme lieu de sociabilité et d’échange.

Photos Joseph Banderet
Textes Vincent Théval

La Fondation Malakoff Humanis Handicap soutient les projets d’accessibilité à La Villette