Avec Delay the Sadness, Sharon Eyal signe une pièce profondément personnelle, où la perte et le deuil se transforment en élan vital. Une composition rigoureuse rythme cette chorégraphie collective intense, où fragilité et puissance tissent ensemble un ballet mu par un chaos d’émotions qui émaillent chaque vie humaine.
Qu’est-ce qui a mis en mouvement la création de Delay the Sadness ?
Mon travail prend racine dans la mémoire et dans les émotions. J’ai créé cette pièce en pensant à ma mère disparue récemment et pour toutes les mères du monde. Je pense qu’une création ne commence jamais vraiment, elle se poursuit en prolongeant un fil déjà tissé, un battement déjà présent. Un nouveau projet naît d’un mouvement qui est toujours-déjà là.
Le titre évoque la tristesse, comment avez-vous transformé ce sentiment en mouvement ?
Les émotions sont toujours là, présentes comme une multitude de boutons prêts à être activés. S’engager dans une création revient à définir les boutons qu’il faut presser. Ici la tristesse, le chagrin et l’optimisme se trouvent mêlés. Comme je travaille d’une manière très physique, tout vient du corps, le mouvement devient le langage, l’endroit où l’émotion se traduit. Je fais confiance aux sensations qui naissent de cette physicalité et qui voyagent ensuite vers des émotions puissantes. Nous portons déjà tout en nous, le défi consiste simplement à faire des choix, à les combiner et à laisser le tout s’exprimer.
« Même en étant au sein d’un groupe… nous restons profondément seuls. »
Comment avez-vous transformé l’expérience intime de la perte, du deuil, en la création d’une pièce de groupe ?
À mon sens, même en étant au sein d’un groupe, parmi des gens qui partagent un même espace, une respiration commune, nous restons profondément seuls. Je crois que c’est justement la manière dont nous bougeons ensemble depuis cette solitude partagée qui peut faire surgir une émotion commune depuis les profondeurs.
Comment travaillez-vous avec les danseur.euses ? Utilisez-vous l’improvisation ou le mouvement est-il déjà défini en amont ?
Les danseur.euses influencent toujours la création. Je travaille avec des individus et je les connais si intimement que je peux déjà imaginer le mouvement sur leur peau. En studio, la première étape part toujours de mon propre corps : je danse, et le directeur de répétition ou les danseur.euses filment. À partir de là, le mouvement leur est transmis. Je travaille à partir de mon improvisation, mais la physicalité reste très stricte, le mouvement est précis, technique, minimal, intense. C’est à partir de cette clarté que l’inspiration se nourrit. C’est un processus qui grandit entre nous, avec le temps.
« Un ballet à la fois futuriste et étrangement ancien, qui évoque le menuet, les danses de salon ou une fusion complexe de tout cela, dans une physicalité très ancrée. »
Votre langage chorégraphique est en effet marqué par une intensité physique. Delay the Sadness s’inscrit-elle dans cette continuité ou avez-vous ressenti des changements d’énergie ?
Cette pièce est extrêmement personnelle — j’y chante même. Lorsque j’improvisais en studio et que je construisais le mouvement pour le transmettre ensuite aux danseur.euses, j’ai eu l’impression que quelque chose s’ouvrait en moi, que plonger dans cette création devenait un moyen de guérir. Quelque chose s’était fissuré et pourtant il fallait continuer à avancer à travers cette sensation. C’est comme si j’avais atteint là une couche encore plus profonde, plus brute, plus à vif que jamais.
Votre écriture mêle danse contemporaine, classique, Gaga… Comment décririez-vous ce mélange de pratiques qui fonde votre style ?
Mon style, comme vous le dites, combine tout. Ce sont comme des sentiments mêlés, comme des herbes dans une soupe : ni une chose, ni deux, plusieurs à la fois. Ce mélange résulte de toute une vie d’expériences traduites dans le corps et dans l’amour de la danse. Il est vrai que je ressens aujourd’hui une forte attirance pour la technique classique. Ce que j’aime dans le ballet, c’est la friction, l’extrême technicité, la clarté, la composition. Dans mon écriture cela se combine avec une approche très humaine, une articulation neuve et brute, qui puise dans l’émotion. C’est peut-être une nouvelle mutation ! Un ballet qui soit à la fois futuriste et étrangement ancien, qui évoque le menuet, les danses de salon ou une fusion complexe de tout cela, dans une physicalité très ancrée.
Êtes-vous intéressée par des notions comme la vulnérabilité ou la résilience du corps ?
Je m’intéresse à l’interaction entre la force et la fragilité, à la manière dont l’une définit l’autre. D’ailleurs je ne parlerais pas vraiment de force mais plutôt de précision. Pour moi, la puissance se révèle dans la fragilité. C’est permettre un moment de silence, avoir la capacité d’écouter. Au final, tout tourne autour de cette fragilité, comme un fil unique qui traverse tout le travail.
Comment décririez-vous le rythme de cette pièce ?
Je pense qu’il ressemble à l’océan : fluide, mais aussi profond et sombre. C’est un espace où l’on peut plonger, se laisser submerger, presque se noyer. Il vous enveloppe dans des couches de textures, à la fois denses et translucides, collantes mais transparentes.
« La musique peut transformer et guérir. »
La musique occupe toujours une place essentielle dans votre travail. Comment s’est construite la collaboration avec Josef Laimon ?
La musique est l’une de mes plus grandes sources d’inspiration. Elle change mon humeur, remue tout à l’intérieur, elle insuffle la vie et je crois qu’elle peut transformer et guérir. Josef est un ami très cher et un musicien extraordinaire. Travailler avec lui a été très organique. Pour la première fois de ma vie, je chante dans une pièce et je n’aurais pas pu le faire sans lui. Mon fils Charly chante aussi, nous avons un petit duo ensemble, ce qui rend la pièce profondément émouvante. La musique elle-même est teintée de tristesse, mais aussi riche de couches et de textures inattendues. Je dis souvent à Josef qu’elle ressemble plus à une matière qu’à de la musique, parfois, j’oublie même que c’en est.
Les costumes et le maquillage jouent sur l’uniformité et la singularité, comment avez-vous travaillé ces contrastes ?
Dans le choix des costumes et du maquillage, comme pour la chorégraphie, il y a toujours cette tension délicate entre le collectif et l’individuel. Nous avons co-créé les costumes avec mon mari Gai Behar et ma fille Noa, qui est aussi maquilleuse et coiffeuse pour cette création. Nous avons cherché un contraste entre des tons pâles et vieillis et des teintes fraîches, proches de la peau. Ce mélange évoque le temps, la mémoire et la présence vivante. Le maquillage donne l’impression qu’il est en relief, que l’on pourrait presque le toucher. Il évoque la porcelaine, comme celle d’une poupée fragile prête à se fendre. J’aime énormément les costumes, le maquillage et les coiffures de cette pièce parce qu’ils sont porteurs d’une résonance très intime pour moi, ils me rappellent ma mère, et la participation de ma fille rend le tout profondément personnel.
Est-ce que Delay the Sadness marque l’ouverture d’un nouveau cycle ou s’inscrit-elle dans la continuité de vos œuvres précédentes ?
Je ne sais pas si l’on peut parler de cycles de création, mais Delay the Sadness a clairement ouvert quelque chose de nouveau en moi, une transparence. J’ai l’impression d’avoir exposé une autre couche de mes émotions dans cette pièce. La fissure s’y creuse un peu plus.
Qu’est-ce qui continue à vous pousser à créer dans ces temps compliqués ? La danse est-elle pour vous une forme d’espoir ?
Toute ma vie la danse m’a guérie. Elle m’apporte de la joie et une forme d’intégrité. Je ne peux tout simplement pas m’en passer, et je continuerai à créer encore et toujours. Et j’aimerais ajouter quelque chose au sujet de mon mari, Gai Behar, qui travaille avec moi. Il est ma plus grande inspiration, mon plus grand soutien, et un immense, immense amour.
Propos recueillis par Marie Pons pour La Villette, octobre 2025
SHARON EYAL danse pour la Batsheva Dance Company de 1990 à 2008. Depuis 2005, elle collabore avec Gai Behar pour ses créations et en 2013, ils se lancent dans un projet chorégraphique indépendant et international dont le répertoire est coproduit avec certains des plus grands centres de danse. La trilogie consacrée à l’amour composée de OCD Love, Love Chapter 2, et Chapter 3 The Brutal Journey of the Heart, participe à la renommée mondiale du duo. Ils signent entre autres des chorégraphies pour le Nederlands Dans Theater, l’Opéra national de Paris et le StaatsBallett de Berlin. Ce parcours est salué par le prix FEDORA VAN CLEEF & ARPEL pour le ballet (2017), le prix Faust (2018) et le grand prix des Journées néerlandaises de la danse (2025).
Installés définitivement en France en 2022, ils y fondent officiellement la compagnie Sharon Eyal Dance (S-E-D). Un an plus tard, Sharon Eyal est nommée Officières de l’ordre des arts et des lettres. Après Into the Hairy en 2023, Delay the Sadness est la seconde et dernière création née de ce nouveau chapitre. La fin d’année 2025 marque par ailleurs la sortie de résidence de Sharon Eyal et de la S-E-D au Palais de Tokyo, inaugurant le nouveau programme, Symbiosis, dédié aux arts performatifs. Outre la danse, Sharon Eyal et Gai Behar développent au fil des années une multitude de projets pluridisciplinaires, explorant des domaines aussi variés que la mode — avec des défilés pour Christian Dior Couture et Maria Grazia Chiuri —, la musique, en collaboration avec Jamie xx, Ben UFO ou Koreless via le label Young, ainsi que les arts visuels, aux côtés de l’artiste George Rouy, des galeries Hauser & Wirth et Hannah Barry, ou encore de la designeuse Es Devlin pour Art Basel.
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