© Crédit photo
© César Vayssié
© Crédit photo
© César Vayssié

« Ce spectacle est une tentative, un point de départ, mais je sais qu’il y aura une suite. »

Laura Bachman, danseuse et chorégraphe du spectacle Commençons par faire l'amour

Avec Commençons par faire l’amour, Laura Bachman s’empare de la tétralogie de Jean-Philippe Toussaint pour en proposer une relecture sensible à travers le prisme du corps, du mouvement et du féminin.

Commençons par faire l’amour est votre deuxième création après Ne me touchez pas. Comment définiriez-vous aujourd’hui votre travail artistique ? Arriveriez-vous à nommer certains motifs qui traversent votre recherche ?

Je me considère encore comme une jeune créatrice, au tout début de mon parcours. Je ne saurais pas encore définir précisément ce qu’est mon langage chorégraphique, et en même temps, je découvre, au fil des projets, des obsessions qui reviennent. Avec cette deuxième création, je prends conscience que certains fils rouges traversent déjà mon travail. Ce que je ne formulais qu’en creux dans Ne me touchez pas s’impose aujourd’hui avec davantage de clarté: une réflexion sur le féminin, sur ce que signifie être femme dans le monde, dans l’art, dans le regard des autres. Commençons par faire l’amour s’ancre justement dans cette tension : celle d’un personnage féminin complexe, Marie, mais raconté exclusivement à travers la voix d’un homme. Ce geste s’inscrit dans une réflexion plus large sur le féminin, sa représentation, et sur la manière dont les structures patriarcales imprègnent nos récits.

Cette nouvelle création est librement inspirée de la saga M.M.M.M de Jean-Philippe Toussaint. Qu’avez-vous perçu dans cette série comme potentiel chorégraphique? Quelle est la genèse de ce projet?

La tétralogie M.M.M.M (Faire l’amour, Fuir, La Vérité sur Marie, Nue) m’a accompagnée bien avant que je décide d’y consacrer un projet. Elle était en quelque sorte en sourdine pendant la création de Ne me touchez pas, car j’y retrouvais déjà des thèmes proches : la question du toucher, du contact, de la chair. Ces textes m’ont peu à peu habitée, jusqu’à ce que l’évidence s’impose. À la fin de la tournée de Ne me touchez pas, j’ai écrit à Jean-Philippe Toussaint, en pensant que le projet prendrait des années à se mettre en place. Il m’a répondu très chaleureusement et m’a donné une grande liberté d’usage, ce qui a précipité le projet plus tôt que je ne l’avais imaginé. Ce qui m’a frappée dans cette œuvre, c’est d’abord sa physicalité. L’écriture de Jean-Philippe Toussaint est profondément corporelle : elle parle des gestes, des distances, des frictions entre les êtres. Les scènes d’amour ou de rupture sont décrites avec une acuité sensorielle qui convoque naturellement l’idée du mouvement. Il y a aussi dans ces récits une dimension universelle : l’amour, la perte, le deuil, la séparation. Mais c’est surtout la manière dont ces émotions passent par les corps, par les gestes, par la tension entre les êtres, qui m’a saisie. L’écriture est d’une grande sensualité, d’une précision physique presque instinctive. Et puis il y a Marie, ce personnage féminin singulier, insaisissable, fascinant.

« Nous sommes sur scène comme dans un laboratoire : nous cherchons qui elle est. »

Quels ont été les moteurs de cette recherche? À partir de quelles réflexions avez-vous souhaité travailler?

Le point de départ de cette création, c’est le personnage central des livres de Jean-Philippe Toussaint, Marie, qui est à la fois extrêmement dense et paradoxalement insaisissable. Elle est omniprésente dans les romans, mais toujours filtrée par le regard du narrateur, un regard amoureux, donc forcément subjectif, déformant, peut-être idéalisant. On ne sait jamais ce qu’elle pense vraiment. C’est cette ambiguïté qui m’a intéressée : comment donner corps à un personnage dont on ne connaît que l’image projetée ? J’ai donc abordé le travail comme une tentative. Nous sommes sur scène comme dans un laboratoire: nous cherchons qui elle est. Et nous cherchons comment montrer cette recherche elle-même. C’est là une des tensions du projet : comment rendre visible le processus, tout en écrivant une œuvre qui, à terme, sera forcément construite, écrite? Il y a un va-et-vient constant entre fiction et réel, entre vérité et fabrication assumée. En parallèle, une autre idée forte a guidé la création : celle de la dualité entre amour et rupture. L’un n’existe jamais sans l’autre, même dans les histoires d’amour qui durent. À partir de cette tension, nous avons mené des expérimentations très concrètes, en nous appuyant tantôt sur le texte, tantôt sur des situations très simples. Ce double axe, incarner un personnage absent, et explorer la complexité des liens, a structuré toute la recherche

Vous avez travaillé avec Jean-Philippe Toussaint au début du processus. Comment cette rencontre a-t-elle réorienté votre recherche?

Ce qui m’a profondément marquée dans cette rencontre avec Jean-Philippe Toussaint, c’est la confiance immédiate qu’il m’a accordée. Dès nos premiers échanges, il m’a fait comprendre qu’il n’était pas là pour surveiller ou valider, mais pour offrir un espace de liberté. Il m’a autorisée, très simplement, à m’emparer de son œuvre, à m’en éloigner si nécessaire, à la faire vivre à ma manière. Cette confiance a ouvert un champ immense : je ne me suis jamais sentie contrainte d’adapter les romans de façon linéaire ou littérale. Nous avons travaillé ensemble quelques jours, très tôt dans le processus. Les échanges étaient encore flous, très ouverts, mais ils m’ont permis de comprendre sa manière de penser la narration, les mouvements internes de son écriture. Sa posture, sa manière d’être, sa disponibilité m’ont donné des clés, parfois intuitives, sur le lien entre les deux personnages, sur leur rapport au désir, à la distance. Une liberté précieuse, qui a nourri la suite de la recherche.

« J’accorde beaucoup de place à l’humour, à l’accident, à ce qui naît du jeu. »

Comment vous êtes-vous emparée chorégraphiquement de cette matière textuelle?

Ce qui m’intéressait, ce n’était pas d’adapter le texte, mais de l’habiter. Dès le départ, j’ai travaillé à partir d’éléments très concrets issus des romans : une phrase, une situation, un détail sensoriel. Certains fragments m’ont immédiatement semblé porteurs d’une charge chorégraphique, parce qu’ils parlent du corps, de l’absence, de la distance, du désir. En amont du travail au plateau, j’ai sélectionné des passages, parfois de longs extraits, parfois une phrase seulement, qui pouvaient susciter un mouvement, une situation, une tension. Certains de ces fragments nourrissent des improvisations, d’autres apparaissent tels quels, dans leur langue, au plateau. Le processus s’est donc construit en allers-retours : entre lecture et expérience, entre intuition et composition. Avec les interprètes, on part souvent d’un point très simple, d’une situation inspirée du roman, une rupture, une attente, un geste suspendu, et on explore, par le jeu, l’improvisation, la répétition. C’est un travail d’exploration, parfois sérieux, parfois ludique. J’accorde beaucoup de place à l’humour, à l’accident, à ce qui naît du jeu. Les danseuses et danseurs ont eu une vraie liberté d’écriture. Il y a des passages très composés, d’autres totalement nés du plateau. Le texte n’est pas toujours là en surface, mais il est en tension, en souterrain. Il ne s’agit pas de raconter l’histoire du roman, mais d’en faire émerger des lignes de force, et de voir ce qu’elles provoquent dans les corps, dans le groupe, dans l’espace partagé de la scène.

Commençons par faire l’amour marque le début d’une recherche que vous qualifiez de féministe et libératrice. Quelles sont les grandes lignes de cette recherche telle qu’elle se formule aujourd’hui?

C’est une recherche que je qualifierais de féministe, mais au sens d’un mouvement encore en train de se construire. Quand j’ai créé Ne me touchez pas, je n’osais pas encore nommer un engagement politique clair. Et pourtant, en jouant la pièce, en la confrontant au public et à l’actualité, cette dimension s’est imposée, presque malgré moi. J’ai compris alors que, même sans avoir cherché à faire un spectacle engagé, on touchait à des zones profondément sensibles, à des questions de pouvoir, de corps, de consentement. Avec Commençons par faire l’amour, cette conscience s’affirme : je cherche à interroger les rapports de pouvoir, à faire exister sur scène des figures de femmes qui ne soient pas réduites à des stéréotypes ou à des projections. Mais je n’en fais pas un manifeste. Il s’agit plutôt d’ouvrir des questions, de créer des zones d’ambiguïté, d’écoute, de déconstruction. Et plus largement, de questionner la manière dont on représente le corps, l’amour, les sexualités sur scène. Ce spectacle est une tentative, un point de départ, mais je sais qu’il y aura une suite.

Propos recueillis par Wilson Le Personnic pour La Villette, juillet 2025

Biographie de Laura Bachman

Ne manquez pas ce spectacle

Nouvelle Saison de La Villette
Saison 25/26

Spectacles, événements, expositions, tout y est.