Avec Chroniques, Peeping Tom poursuit son exploration vertigineuse des zones de bascule où le temps se disloque et où les corps deviennent les révélateurs d’états intérieurs instables. Abandonnant les espaces réalistes qui ont marqué son univers, la compagnie ouvre un territoire plus abstrait, traversé par des temporalités fragmentées et des tensions profondément humaines. Entre danse et théâtre, abstraction et physicalité extrême, Chroniques déploie une écriture du mouvement où l’imaginaire devient une force de transformation et de survie.
Gabriela, tu co-diriges Peeping Pom avec Franck Chartier depuis vingt-cinq ans. Qu’est-ce qui, pour toi, constitue l’ADN de la compagnie ?
Gabriela Carrizo : Ce qui apparaît clairement aujourd’hui, c’est que notre recherche s’est développée autour de l’espace, de son architecture, de sa lumière, de son atmosphère sonore, et des relations humaines qui y prennent place. Nous aimons poser nos récits dans des lieux clos qui permettent d’observer au plus près les relations entre les personnages. Ces lieux permettent de chercher une intimité presque voyeuriste, où se révèlent les dynamiques familiales, les tensions du couple, l’amour et la mort. On qualifie souvent notre travail de cinématographique : le montage, la lumière et le son sont pour nous des outils narratifs, comme des zooms qui permettent d’entrer dans la pensée des personnages. Mais au centre de tout, il y a le corps. Il ne s’agit jamais d’exécuter une chorégraphie, mais de laisser le corps traversé par des états et des forces qui le rendent presque plastique, pictural, tout en restant profondément humain.
« Nous avons eu envie de quitter les espaces réalistes pour explorer un lieu plus abstrait, où plusieurs temporalités peuvent coexister, se chevaucher ou se fracturer. »
Gabriela, Raphaëlle, pourriez-vous revenir sur votre collaboration et sur la genèse de Chroniques ?
Gabriela Carrizo et Raphaëlle Latini : Cela va faire plus de dix ans que nous travaillons ensemble, en discutant de tous les aspects de la création : la mise en scène, le son, l’espace, le mouvement, etc. Co-signer cette pièce nous a simplement permis de rendre visible un processus déjà partagé depuis longtemps. La genèse de Chroniques s’inscrit dans un désir de renouveler nos méthodes de création et d’ouvrir de nouveaux territoires de recherche. Nous avons d’abord eu envie de quitter les espaces réalistes qui caractérisent l’univers de Peeping Tom pour explorer un lieu plus abstrait, plus ouvert, où plusieurs temporalités peuvent coexister, s’étirer, se chevaucher ou se fracturer. Cette approche nous a conduites à abandonner une narration linéaire au profit d’une forme fragmentée, composée de chroniques qui s’imbriquent les unes dans les autres, qui se croisent et se complètent.
Pourriez-vous partager certaines questions qui ont été les moteurs de Chroniques ?
Gabriela Carrizo et Raphaëlle Latini : Plusieurs questions ont traversé la création de Chroniques. Très tôt s’est imposée l’envie d’interroger la perception du temps à grande échelle, en le pensant comme un matériau en transformation continue.Nous avons exploré des temporalités superposées, entremêlées, parfois éclatées. Chaque chronique élaborée construit une forme tout en laissant entrevoir sa propre disparition.Le processus est resté profondément ouvert au monde extérieur : les tensions du présent, les inquiétudes partagées, mais aussi la vie quotidienne du studio ont nourri et parfois réorienté la recherche.
Le décor, chez Peeping Tom, est toujours un partenaire de jeu. Pouvez-vous décrire l’espace de Chroniques ?
Gabriela Carrizo & Raphaëlle Latini : Nous avons été inspirées par des images ambiguës, entre désert, chantier et paysage lunaire, qui semblaient appartenir à plusieurs lieux en même temps. Cette intuition nous a menées vers une scénographie abstraite, volontairement dépouillée, où quelques éléments, des pierres, une grande toile peinte, une table de travail, suffisent à suggérer différents usages et différents mondes. Issues d’un ancien décor, les pierres ont très vite fait surgir des questionnements autour de l’origine, de la construction, des frontières et de la possession. Elles permettaient d’évoquer à la fois la notion de communauté et la tension entre bâtir et détruire, un mouvement qui traverse toute la pièce. Le sol, légèrement texturé et coloré, donne l’impression d’un terrain en transformation, sans référence directe à un lieu réel. L’échelle du décor est volontairement surdimensionnée, ce qui crée une sensation de vertige et place les interprètes face à un environnement qui les dépasse. Dans cet espace minimal, ce sont leurs corps, la lumière et le son qui deviennent les moteurs de l’imaginaire et provoquent les bascules d’un lieu à l’autre.
Peeping Tom, c’est avant tout une équipe que le public suit de création en création. Ce projet marque l’arrivée d’une nouvelle génération d’artistes sur scène. Comment cette nouvelle équipe a-t-elle influencé le travail et les recherches menées en studio ?
Gabriela Carrizo et Raphaëlle Latini : L’arrivée de cette nouvelle équipe a eu un rôle déterminant dans la création de Chroniques. Jusqu’ici, nous avons travaillé avec un noyau d’interprètes que nous connaissions très bien, avec un vocabulaire et des habitudes de travail déjà installés. Pour cette création, nous avons travaillé avec un groupe entièrement nouveau de cinq performers aux parcours très différents, chacun doté d’une technique corporelle spécifique. Leurs outils, leurs imaginaires et leurs sensibilités ont naturellement influencé et orienté la recherche. Leur énergie, à la fois disponible et très engagée, a redonné un véritable élan au processus de création. Leurs improvisations ont souvent servi de point de départ pour définir des scènes ou ajuster certaines directions dramaturgiques. Pour nous aussi, cela a demandé d’adapter nos outils et notre manière de communiquer, car il n’existait pas encore de langage partagé. Ce déplacement a été très stimulant : il a permis de questionner nos automatismes et de retrouver une forme de curiosité.
Comment avez-vous abordé l’écriture du mouvement dans Chroniques ?
Gabriela Carrizo et Raphaëlle Latini : Nous avons construit la recherche corporelle en nous inspirant des particularités de chacun. En observant leurs improvisations, un simple détail, un déséquilibre, une tension, une manière singulière de plier le corps, suffisait parfois à initier une scène. Nous avons aussi travaillé avec des consignes, conçues pour déplacer les corps vers d’autres états : imaginer une gravité différente, une force invisible qui entrave ou soulève, un son qui traverse, une contrainte qui bloque le mouvement. Ces consignes permettent de faire émerger une physicalité qui ne part pas d’une forme, mais d’un état intérieur, une pensée qui se matérialise en mouvement. De là sont apparus des corps en lutte ou en résistance, pris dans une force qui les dépasse et auxquels ils répondent avec leurs propres outils. Cette méthode a fait surgir des figures, des créatures, toujours prises dans un mouvement de transformation.
Dans Chroniques, comme dans vos autres créations, vos personnages vivent des situations limites. Envisagez-vous la scène comme un espace où l’humanité se met à l’épreuve ?
Gabriela Carrizo et Raphaëlle Latini : Oui, la scène est pour nous un véritable espace d’observation et d’expérimentation de l’humain. Dans Chroniques, comme dans nos autres créations, nous plaçons les interprètes dans des situations où quelque chose résiste, se fissure ou déborde. Ces contextes permettent de rendre perceptibles des mécanismes profondément humains, parfois difficiles à saisir dans la vie réelle. Nous travaillons avec des matériaux très simples qui suffisent à faire apparaître des dynamiques de domination, de possession, de résistance. Même à petite échelle, ce sont des situations éminemment politiques. Nous veillons cependant à toujours laisser cet espace suffisamment ouvert et à conserver une dimension imaginaire et abstraite, parfois étrange, qui permet à chacun de construire ses propres lectures. Il ne s’agit pas de représenter le monde tel qu’il est, mais de créer des images qui résonnent avec lui. À travers ce mélange d’abstraction et de concret, de dureté et de beauté, nous cherchons finalement à montrer comment l’humain traverse les crises : comment il vacille, comment il s’adapte, et comment il continue malgré tout à se transformer.
Propos recueillis par Wilson Le Personnic pour La Villette, décembre 2025.
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