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« Nous n’envisageons jamais la technologie comme une fin, mais comme un outil narratif. »

Moulla, interprète et metteur en scène du spectacle AI Dream

Avec AI Dream, Moulla transforme une apparente conférence sur l’intelligence artificielle en une expérience immersive mêlant magie, théâtre et nouvelles technologies, où illusion et réalité se confondent.

Quelles relations tissez-vous entre illusion et intelligence artificielle ?

Je suis à la fois ingénieur et magicien. Depuis près de vingt ans, je travaille dans cette zone frontalière entre magie et technologie, en détournant des innovations issues de laboratoires du monde entier, parfois bien avant qu’elles n’apparaissent sur le marché. À l’appui d’une phrase d’Arthur Clarke : « Toute technologie suffisamment avancée est indiscernable de la magie. », j’essaye de vérifier cette assertion sur scène. Je m’intéresse en particulier aux technologies « trop » avancées pour être considérées rationnellement et les déplace dans le champ de l’illusion : c’est alors qu’elles « redeviennent » magiques. Cette pièce met en scène un laboratoire rempli de bras robotisés et d’objets animés, qui me répondent, vivent, improvisent avec moi. Ce jeu constant entre virtuel et réel est au cœur du spectacle.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de développer simultanément des savoir-faire en matière d’ingénierie artificielle et de magie ?

Lorsque j’étais petit, mon père tenait un restaurant de couscous à Vincennes – dans le spectacle, je m’amuse beaucoup à convoquer tout cet univers kabyle – ; c’est là que j’ai commencé à faire des tours de magie, entre les tables. Mais dans mes rêves d’enfant, la magie ne se limitait pas à faire disparaître un stylo ; ce dont j’avais envie, c’était que le stylo se décompose en particules et se transforme en autre chose ! Je rêvais d’une magie proche des effets spéciaux du cinéma… C’est pourquoi, tout en présentant mes premiers spectacles, j’ai fait une école d’ingénieur, afin d’intégrer les nouvelles technologies dans mes illusions. En 2011, j’ai alors fondé Augmented Magic, une entité à la croisée du laboratoire et de la troupe et, très tôt, nous avons joué à l’international, ce qui nous a permis de structurer

Comment ce laboratoire de création fonctionne-t-il concrètement ?

Ingénieurs, auteurs, metteurs en scène, scénographes : nous œuvrons ensemble à créer ce que nous appelons la magie augmentée, en n’envisageant jamais la technologie comme une fin, mais comme un outil narratif. Nous sommes six personnes dans le noyau dur de l’équipe et nous nous appuyons sur un réseau de plus de 90 intermittents du spectacle et free-lances qui collaborent avec nous régulièrement depuis 2011, selon les projets et les pays dans lesquels nous jouons. Ce laboratoire constitue à présent un lieu de création à part entière, hébergé dans un espace de 300 m² situé Mairie des Lilas. Nous y concevons nos dispositifs et les expérimentons, mais y accueillons également d’autres artistes en résidence, ce qui contribue à enrichir les explorations de toutes et tous par l’effet fusion des compétences. L’équipe se dédouble souvent : une partie reste au laboratoire pendant que l’autre part en tournée. Ce fonctionnement, qui exige de nous une organisation minutieuse, nous offre le luxe inouï de disposer d’un écosystème vivant, où se rencontrent des artistes et de véritables “geeks”, qui imaginent et programment les choses les plus incroyables et les outils de demain.

« L’idée de visionner les films de ses propres rêves, aussi fascinante qu’effrayante, se range évidemment parmi les inventions les plus inspirantes pour nos scène. »

Quel a été le cheminement de l’écriture de ce spectacle et quels registres de magie y proposez-vous ?

J’ai rédigé un premier canevas, que j’ajuste en permanence, afin d’y intégrer de nouvelles technologies qui sortent régulièrement des laboratoires internationaux avec lesquels nous travaillons. Récemment, l’un d’entre eux nous a confié un casque prototypant la visualisation de nos rêves. L’idée de visionner les films de ses propres rêves, aussi fascinante qu’effrayante, se range évidemment parmi les inventions les plus inspirantes pour nos scènes, aussi avons-nous transformé ce concept en véritable expérience avec le public ! D’autres immersions dans la réalité virtuelle glissent davantage vers des illusions « physiques ». Il y a également des moments d’authentique magie visuelle… Jusqu’à ce que l’intelligence artificielle prenne le contrôle de tout, et que je me retrouve seul face au public. Ce retour abrupt à la fragilité humaine constitue un puissant levier de bascule dans un autre registre de magie, qui redevient simplement humaine, voire spirituelle, en compagnie de quelques vrai-faux djinns kabyles… (sourire)

Pensez-vous que l’IA soit un jour en mesure de dépasser le magicien ?

(Rire) C’est une vraie question ! Nous savons tous que l’IA est un outil formidable, mais qu’il faut la maîtriser avant qu’elle ne nous maîtrise ! C’est finalement tout le propos du spectacle : lorsque l’intelligence artificielle prend intégralement le relais de mon rôle, le public applaudit le robot, moi pas, et c’est là, au fond, un reflet du monde dans lequel nous vivons. Nous déléguons de plus en plus à la machine, y compris le merveilleux. En Chine, il est déjà courant d’assister à des concerts d’hologrammes… Toutefois, bien que ces évolutions soient vertigineuses, je ne crois pas que l’IA remplacera les artistes de sitôt, car nous restons résolument attachés à la présence, aux mains, au toucher, à l’humain. Si j’ai appelé ce que nous faisons « magie augmentée », c’est précisément parce qu’il y a dans la main qui fait disparaître une pièce de monnaie quelque chose qui, certes, peut être augmenté par l’artifice, mais rien qui puisse à l’inverse en être soustrait. En ce sens, la magie est selon moi non seulement un formidable outil d’écriture, mais aussi un indétrônable art de l’étonnement.

Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, novembre 2025

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