Avec Insectes, Léa Cazauran explore un imaginaire entre breaking et monde vivant, où corps hybrides, énergie collective et résilience se déploient dans un univers en tension.
La compagnie Lady Rocks a été fondée en 2012, qu’est-ce qui vous amenée à cette création ?
Insectes est né pendant une période d’arrêt forcé, entre blessure et crise sanitaire. Immobilisée, j’ai passé beaucoup de temps à observer les insectes, leur vivacité, leur manière de se déplacer par à-coups, leur capacité à ne jamais s’arrêter et à survivre, quelles que soient les conditions. Très vite, j’ai fait un parallèle avec les bboys et bgirls. Le breaking est une danse née dans des contextes de survie, sur le bitume, avec peu de moyens, dans des environnements parfois hostiles. Comme les insectes, les danseurs avancent, s’adaptent, résistent et trouvent des solutions pour exister. À travers cette pièce, j’avais envie de parler du minuscule, de ce qu’on ne regarde plus, voire de ce qui disparaît. En partant d’un imaginaire de fin du monde, j’ai cherché à mettre en lumière la résilience, la capacité à continuer malgré le chaos et cette force vitale qui nous pousse à rester en mouvement.
Dans Insectes, vous explorez des corps multiples, parfois étranges, parfois fragiles. Qu’est-ce qui vous a inspiré cet imaginaire, et comment s’est-il traduit dans votre écriture chorégraphique ?
Ce qui m’intéressait, c’était de jouer avec les perceptions : les insectes peuvent être effrayants de près, presque repoussants, et pourtant devenir fascinants, voire majestueux, lorsqu’on prend de la distance. Cette dualité fait écho à certains regards portés sur les danseurs de rue. Dans l’écriture chorégraphique, je me suis appuyée sur l’essence du breaking avec le rapport au sol, les appuis à quatre pattes, le poids du corps et la capacité à défier la gravité. J’ai travaillé à partir de phrases très physiques, très dynamiques, presque “cardio”, que je viens ensuite condenser, réduire, contraindre dans l’espace, jusqu’à en garder une trace minimale, mais toujours chargée de cette énergie hip-hop. Puis j’opère un mouvement inverse : j’amplifie, je fais circuler cette énergie dans l’espace et dans le groupe. J’aime jouer avec ces contrastes, passer de l’explosion à la retenue, du chaos à des formes très construites, parfois presque invisibles pour le spectateur. Les corps deviennent alors hybrides, entre humain et insecte, bruts mais aussi sublimés, notamment par les costumes réalisés à partir de matériaux recyclés, qui participent à transformer le repoussant en beau.
La relation au groupe, au collectif, est centrale chez les insectes comme en danse. Comment cette réflexion sur la communauté et l’individu traverse-t-elle le spectacle et le travail de votre compagnie ?
Les insectes fonctionnent comme des communautés extrêmement organisées, là où l’individu agit souvent pour la survie du groupe. Cette logique résonne avec la culture hip-hop, qui repose sur des valeurs de collectif tout en laissant une place essentielle à l’affirmation de soi.
Dans Insectes, cette tension est constante. Les danseurs évoluent parfois comme un seul organisme, dans des dynamiques d’ensemble très fortes, presque instinctives, puis des individualités émergent, résistent et tentent de s’extraire. La pièce est traversée par cette idée de survie collective, mais aussi par une dimension plus politique, portée notamment par la voix d’Aloïse Sauvage, qui vient questionner les conséquences des actions humaines sur notre environnement. Malgré un contexte apocalyptique, il reste toujours une énergie, une pulsation, une nécessité d’avancer ensemble. C’est aussi ce que je cherche dans mon travail. Créer des formes collectives puissantes, où chaque singularité existe pleinement, où l’énergie du groupe devient une force de transformation.
Propos recueillis pour La Villette, 2026
Léa Cazauran a suivi une formation dans la première école de danse hip-hop, Kim Kan dirigée par Thony Maskot. Elle intègre la Meauxtown et y découvre ses spécialités, le locking et le toprock, danse très peu pratiquée par les femmes. Léa travaille en tant qu’artiste interprète avec Ousmane Baba Sy, Bouside Aït Atmane, Clémence Pavageau, Bouziane Bouteldja. Elle a également collaboré avec le chorégraphe australien Nick Power sur le projet TWO CREWS, et a effectué une tournée avec Lady Rocks à Sydney et Adélaïde en 2019 et 2020. Elle a fait partie des artistes en incubateur à IADU / La Villette, a cocréé Attitude avec Mathias Rassin, duo produit par Garde Robe en 2017. Elle créée GYpsy en 2019, Little Gypsy en 2020. En 2023, elle chorégraphie aux côtés du compositeur Andy Emler Make’em Move, avec 9 danseurs hip-hop et 9 musiciens live, et INSECTES quintet de breaking.
Depuis la création de Lady Rocks en 2012, les membres sont visibles à la fois sur scène, dans le milieu des battles internationaux (Red Bull dance camp, hip-hop session, Juste Debout), en entreprise avec une offre de bien-être au travail par le hip-hop et lors de prestations dans le milieu événementiel. La compagnie insuffle un rayonnement en proposant des projets de territoire à la rencontre des publics, en dispensant des stages, ateliers, transmission de spectacles et projets sur mesure. Lady Rocks est un projet d’ouverture sur la danse à 360° au sein d’espaces pluriels et complémentaires : créations, shows, battle, actions culturelles, événements.
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