© Crédit photo © Joseph Banderet
© Crédit photo © Joseph Banderet

Travailler son jeu à La Villette

Reportage

À l’invitation de l’établissement, des élèves du Conservatoire municipal Jacques Ibert dans le 19e arrondissement de Paris suivent un stage intensif pour approfondir les techniques de jeu avec l’actrice Emma Laristan, ancienne académicienne de la Comédie-Française…

Fin mai, 10h du matin, dans la folie N6. Allongés au sol, une vingtaine de jeunes comédiennes et comédiens s’échauffent, sous la conduite de l’une d’entre eux. À deux pas de là, sur la façade de la Grande Halle, s’affiche Le Tartuffe ou l’Hypocrite d’Ivo Van Hove qu’ils ont vu quelques jours auparavant. C’est cette même pièce qu’Emma Laristan, actrice et ancienne académicienne de la Comédie-Française, leur propose de travailler lors d’un stage de trois jours. À l’occasion d’un partenariat avec la Comédie-Française, La Villette et Isabelle Mestre, enseignante au Conservatoire, soutiennent ces précieux temps d’exploration. Dans le cadre de ce même projet, ils ont travaillé une demi journée avec la chorégraphe Emanuelle Soum, ils ont vu des spectacles à La Villette et rencontré un régisseur de la Grande Halle.

En amont du stage, Emma Laristan a donné pour consigne aux élèves de se choisir un partenaire de jeu et de préparer une scène (acte III, scène 3 ou acte IV, scène 4) comme s’ils allaient la jouer en public. La plupart ont choisi la scène 3 de l’acte III, celle où Tartuffe avoue sa passion à Elmire. Une scène plus longue que le format efficace des concours d’entrée aux écoles d’art dramatique qu’ils viennent, pour certains, de passer.

Une scène qui offre une « véritable traversée de personnage » explique l’actrice, et qui « oblige à faire des choix ». Après deux jours de travail et de moments d’échanges, en particulier sur le sens de la pièce de Molière et sur la version choisie par Ivo Van Hove, les élèves présentent leurs scènes. Parmi les duos observés ce matin-là, les directions de jeu sont d’une grande diversité.

La fameuse tirade de Tartuffe, « pour être dévot, je n’en suis pas moins homme », s’entend de manière totalement différente selon qu’elle est portée par Valentin (sensuel), par Mila (raisonneuse) ou encore par Milo (fétichiste inquiétant).
Emma Laristan accueille tous les partis pris : « est-ce qu’il peut être vraiment sincère ? Est-ce qu’Elmire est attirée par lui ? Il n’y a pas de faux ou de vrai, il y a autant de possibilités d’explorer cette scène qu’il y a d’acteurs dans cette salle ». Après leur premier passage, elle les reprend sur leurs choix et c’est assez passionnant. « Comment avez-vous travaillé cette scène ? »

Thaïs et Valentin ont vu un parallèle avec Phèdre mais l’idée s’est un peu perdue en route. Le jeune homme a bricolé pour son Tartuffe une ceinture de chasteté avec du gros scotch dont Elmire aurait la clé, mais ce n’est pas lisible…

Mila a voulu pousser à fond le côté faux dévot mais Loup, sa partenaire, joue dans un autre registre : « ici, on voit deux actrices qui n’ont pas du tout le même projet ».

Emma Laristan leur propose un autre postulat et la scène, bancale au début, finit dans un genre comique très réussi, de part et d’autre d’un confessionnal imaginaire, improvisé avec une table renversée. Les élèves ont entre 19 et 25 ans. Certains sont en première année comme Thaïs, 21 ans, qui est aussi étudiante en études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle. Elle trouve très profitable de travailler une même scène de manière intensive et de découvrir les propositions des autres. Inès, 20 ans, qui a conduit l’échauffement et qui fait de la musique, de la danse et du théâtre depuis l’âge de 6 ans, est en troisième année.

Isabelle Mestre tient classe ouverte, une quinzaine d’heures par semaine, vient qui veut. « Je mélange les cycles, je travaille en troupe, c’est plus intéressant ». Dans cette logique d’ouverture, elle organise ces stages avec La Villette pour proposer aux étudiantes et étudiants une autre approche de la scène. Une pratique plutôt rare dans les conservatoires d’arrondissement et très appréciée.

constate Emma Laristan. Actrice bilingue formée en Angleterre, où « il y a moins de phénomène de star et plus d’artisanat de troupe », elle partage ce qui marche pour elle :

L’Autre est l’élément fondamental de sa méthode, elle incite les élèves à organiser leur propre « boîte à outils ».

Lire toutes les citations
Mila

« Souvent, je pointe un manque de préparation à l’endroit de ce qu’on se raconte. Il faut être précis sur qui est là, pourquoi j’entre, quels sont mes objectifs, quelle est la relation entre les deux personnages, dans quel espace ça se déroule : on ne joue pas du tout pareil si on est dans une chambre, au cimetière ou entre deux portes…je les ai déplacés parfois dans des endroits incongrus pour qu’ils et elles voient comment la prise de parole peut être changée ».

Emma Laristan, actrice et ancienne académicienne de la Comédie-Française

« On ne joue pas du tout pareil si on est dans une chambre, au cimetière ou entre deux portes… je les ai déplacés parfois dans des endroits incongrus pour qu’ils et elles voient comment la prise de parole peut être changée. »

« travailler ses enjeux, se parler beaucoup. Les acteurs ne préparent pas assez ensemble. Votre partenaire est vraiment là pour vous sortir de vous ».

Photos Joseph Banderet
Textes Vincent Théval

La Fondation Malakoff Humanis Handicap soutient les projets d’accessibilité à La Villette