© Crédit photo © Joseph Banderet
© Crédit photo © Joseph Banderet

Mouvements et respirations à la Maison d’arrêt de Nanterre

Reportage / Entretien croisé

Initié en 2024, le partenariat entre La Villette et la Maison d’arrêt de Nanterre propose aux détenus des exercices de mouvements qui libèrent le corps, sous la houlette joyeuse cette saison de la chorégraphe Emanuelle Soum.

Portiques de sécurité, contrôle, sas, grilles… Ce 29 avril, nous laissons le soleil à la porte de la Maison d’arrêt de Nanterre pour gagner une salle, aux murs en béton parcourus de conduits d’aération. C’est là que se tiennent les ateliers de danse menés par la chorégraphe Emanuelle Soum depuis mars, en binôme à chaque fois avec un ou une autre artiste, Feroz Sahoulamide, Yohann Daher ou Léonie Mbaki.

Il faut du temps pour que tous les participants arrivent ; la chorégraphe tient à ce que tous soient là avant de démarrer mais elle a déjà mis la musique à plein volume. Ces quelques minutes de battement offrent l’occasion aux personnes détenues de discuter avec ceux qu’ils ne croisent pas en dehors. Sortir de sa cellule, se voir, prendre des nouvelles, c’est l’autre bénéfice de cet atelier qui les réunit deux fois deux heures chaque semaine. Chaque nouvel arrivant fait le tour de l’assemblée pour saluer chacun individuellement ; une marque de respect qui semble revêtir une importance particulière.
C’est l’avant-dernière séance et il y a plus de monde que de coutume : outre les détenus inscrits à l’activité, il y a ceux de la chorale, plusieurs conseillères SPIP (service de probation et d’insertion pénitentiaire), deux personnes de l’association Les Yeux de l’Ouïe venues filmer et cinq personnes de La Villette, en particulier Sarah Ruciak et Clémentine Engrand, du pôle EAC, qui pilotent et suivent le projet en partenariat avec Charlotte Piolti, coordonnatrice de projets socio-culturels au sein de la maison d’arrêt. Pas question pour autant d’installer des chaises pour les visiteurs, tout le monde est invité à participer. Un grand cercle se forme, détenus et visiteurs au coude à coude.

Après les présentations d’usage, Emanuelle Soum rappelle les codes « je vous demande ouverture et bienveillance. Ici c’est le village ! et n’oubliez pas, on a tous cinq ans et demi ».

Voilà qui prépare joyeusement à respirer ensemble. Le premier jeu consiste à compter jusqu’à dix alternativement, à chaque fois qu’on se coupe la parole ou qu’on parle en même temps il faut reprendre le compte… Une manière de réveiller les présences et de créer de la cohésion par le jeu. Dans sa besace, la danseuse a apporté des chaussettes : on se met deux par deux, face à face, genoux fléchis, une boule de chaussettes entre les deux joueurs. La chorégraphe circule dans la salle en mentionnant les parties du corps à toucher ; quand elle crie « chaussette ! » c’est à celui qui attrapera l’objet en premier. En plus du gainage, l’exercice implique de la rapidité et surtout une grande écoute. L’ambiance est de plus en plus joyeuse, ceux qui étaient restés sur le bord rejoignent le groupe. Exercice à deux encore : l’un tient un bâton entre ses deux index, quand il le lâche l’autre doit le rattraper avant qu’il ne touche le sol. Un test de neurosciences pour jauger les réflexes qui a beaucoup de succès. Entre chaque partie, on s’applaudit. Des danses s’esquissent à deux par l’intermédiaire du bâton. Les visages rayonnent sous les néons. « Aïe, aïe, aïe ! » : Emanuelle circule entre les duos en dansant, elle encourage par la voix, incite ceux qui sont restés dans leur coin à rejoindre le mouvement. « Prenez la place ! » Beaucoup de rires et de bonne humeur. Pour un peu, la scène pourrait se passer dans n’importe quel gymnase, n’importe où…

D’autres jeux viennent réveiller le regard périphérique, la coordination, le collectif… le fameux « village ». Pleine d’énergie, Emanuelle garde le rythme du groupe tout du long, avec beaucoup de fluidité, sans rien de scolaire ni de contraint. Elle propose une pratique corporelle très simple, inclusive, où le mouvement naît du jeu. Comme par exemple quand il s’agit de décomposer les actions de la cuisine — couper, étaler, malaxer, tourner… — et d’élargir le geste vers la danse, à deux, puis tous ensemble. « Il faut juste trouver un petit geste, un truc que tu fais avec tes mains », sourit-elle pour encourager les indécis.


Ce qui n’est pas le cas dans ce groupe ; plusieurs avaient une pratique de danse avant la prison. Certains d’ailleurs n’en finissent plus de danser. Il fait chaud. Sous les vivats, la danseuse leur offre une danse improvisée. L’équipe de La Villette a apporté de quoi partager un goûter. Loïc a préparé un gâteau au yaourt. Incarcéré en « module respecto » — un étage où les cellules restent ouvertes —, il peut aller comme bon lui semble et a ainsi accès à la cuisine. Baca remercie chaleureusement Emanuelle : « tu as vu comme j’ai dansé, tu m’as ramenée la joie, avant j’étais fermé, je restais dans mon coin ». « Garde la flamme ! », le félicite-t-elle, « le risque dans un endroit comme ça c’est de s’éteindre ». La séance a débordé du temps imparti.

Passée par le dispositif Initiatives d’Artistes en Danse Urbaine, la chorégraphe Emanuelle Soum mène des ateliers avec les publics les plus variés, à l’hôpital, en Ehpad, avec des étudiants en théâtre, en pédopsychiatrie… dont plusieurs pour La Villette. C’est la première fois qu’elle intervient en prison.

Comment vous êtes-vous préparée pour cet atelier à la maison d’arrêt de
Nanterre ?

Emanuelle Soum : J’ai suivi une formation en ligne avec un yogi, André Weil, ancien chercheur, physicien, qui a proposé pendant 12 ans du yoga à la prison de Grenoble. Ça m’a permis de mettre des mots, des images, de savoir quels états de corps j’allais avoir devant moi. Au niveau du système nerveux, d’avoir du gris et du béton toute la journée, ça joue énormément, ça réifie l’ensemble du corps, ça donne des corps de béton. J’ai aussi beaucoup écrit pour préparer le terrain, sortir des clichés et des fantasmes. Et par responsabilité vis-à-vis des autres intervenants.

Qu’est-ce qui vous a surpris ?

Cette énergie. Je n’avais pas imaginé ce que j’allais voir. Les premiers exercices de réflexes me donnent une indication pour voir qui est là /pas là, comment la respiration circule, où est-ce que ça stagne, où est-ce qu’on va, ce qui leur fait du bien. Mais en fait ils sont là, ils sont dans leur histoire, dans leur vie. Une autre chose m’a marquée : leur volonté de bien faire les exercices, de manière un peu scolaire. Je n’étais pas là pour leur dire ce qui est bien ou pas. C’est l’expression d’eux-mêmes qui est importante. Ils ont finalement compris que plus ils étaient eux-mêmes, plus ils collaient à l’exercice.

Comment ça s’est passé ?

Dès les deux premiers ateliers, un cadre a été posé. Je suis venue avec un autre danseur, Feroz Sahoulamide, qui a fait beaucoup d’arts martiaux. Il a une énergie ancrée, calme, il a tout de suite instauré un climat de respect. L’exercice de 1 à 10, c’est génial, ça demande beaucoup d’écoute. Tu vois qui a envie, qui est impatient, qui laisse les autres parler. Ça connecte le groupe, ça instaure une responsabilité commune. Avec la danse, tu peux vite rentrer dans un truc d’ego et ça n’est pas du tout pareil. C’était un bon groupe. Malgré les différences d’âge, de personnalités, de niveaux, ça a bien fonctionné, grâce au jeu. Une fois qu’ils ont compris que c’était des prétextes pour bouger, ils se sont mis à expérimenter. Le cadre judiciaire, la détention, ça dompte les esprits. Ce que tu apprends dans l’art, c’est de sortir des cadres. Je leur disais : poussez les murs invisibles, ouvrez… ça peut faire du bien, aider à retrouver une peu de liberté, même dans un endroit contraint.

Vous développez depuis longtemps toute une réflexion sur la liberté.

À côté de la danse, j’enseigne aussi le yoga et j’ai trouvé beaucoup de liberté sur ce tout petit espace qu’est le tapis de yoga. C’est là où j’ai trouvé des états transcendantaux, calmes, méditatifs. Ce périmètre contraint du tapis de yoga m’a permis d’avoir une grande liberté spirituelle. En transposant le cadre du tapis dans des cadres corporels, de respiration, de gestes, ça a développé mon vocabulaire chorégraphique. J’ai découvert que le cadre permet la liberté. Sans cadre, la liberté n’existe pas. Venir en prison, c’était aussi creuser ces réflexions. Comment je peux arriver avec des outils qui peuvent permettre aux détenus de rester dans le corps, comme Baca par exemple. Quand quelqu’un comme lui peut rester dans le corps, il n’est pas obligé de se dissocier de sa réalité parce qu’elle est trop dure. Ces exercices peuvent changer leur posture par rapport au monde. J’espère que ce sont des choses qu’ils vont garder.

D’où vient cette idée de la cuisine ? Qu’est-ce que ça permet d’explorer ?

C’est venu lors d’un atelier avec une association de femmes migrantes qui avaient subi pas mal de traumatismes. Pour les faire bouger, une danseuse de la compagnie a eu l’idée de faire appel aux gestes du quotidien. Quand on parle de chorégraphie, ça stresse immédiatement, on a peur de mal faire, alors qu’une recette de cuisine, c’est déjà se mettre dans le geste, c’est retrouver quelque chose que ton corps fait naturellement. La créativité entre en ligne de compte quand tu casses les dimensions : la sauce, au lieu de la faire là, tu la fais plus grande, tu la fais au plafond et ça commence à être du geste dansé. Les femmes étaient hyper consciencieuses, elles avaient du mal à prendre de la liberté. Alors que les détenus ont immédiatement trouvé le plaisir de danser. À la fin, la pâte à pizza avait dix mètres de long. Au lieu d’être horizontal, le four à pizza était vertical, au-dessus de nos têtes. Là, tu fais marcher le cerveau créatif comme un enfant de cinq ans. Ça ouvre les perceptions.

Quand vous dites « on a tous cinq ans et demi », c’est ça ?

C’est pour se remettre dans cet état où, quand tu as cinq ans, tu es dans ta chambre et tu fais les meilleures expériences, parce que ton imaginaire est illimité. C’est ce côté indompté, insoumis, dont je parle. Il faut se rappeler de ça. Quand on joue, on est les meilleurs artistes. La créativité est partout. Ça réveille. J’ai vraiment vu une différence entre le premier atelier et la dernière séance où il y avait beaucoup de joie, d’énergie.

Photos Joseph Banderet
Textes
Maïa Bouteillet

La Fondation Malakoff Humanis Handicap soutient les projets d’accessibilité à La Villette