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© Arnaud Bertereau
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« Ce n’est pas une pièce sur un lendemain meilleur ou pire, mais sur le présent. »

David Bobée et Éric Lacascade, à propos de leur pièce Tragédie


Écrite et interprétée par les diplômés du Studio 7 de l’École du Nord, Tragédie dresse le portrait d’une génération qui a tout à réparer et à réinventer. Un kaléidoscope de regards, d’expériences et de voix, sur les ruines de notre monde-catastrophe. De la carlingue fumante d’un avion abîmé au sol, s’extirpent seize jeunes comédiennes et comédiens qui ont fait leurs classes à l’École du Nord. Porté par le souffle épique de cette scénographie, leur récit n’est pas celui d’une catastrophe aérienne mais l’examen de leur place au sein de ce monde reçu en héritage.

Vous co-mettez en scène le spectacle de sortie du Studio 7, Tragédie. Voilà une vingtaine d’années que vous n’avez pas travaillé ensemble. Dans quel état d’esprit êtes-vous ?

David Bobée : J’ai appris mon métier auprès d’Éric Lacascade : il y a donc quelque chose de très symbolique. Une forme d’histoire de la filiation : la filiation artistique entre Éric et moi puis entre moi et ces jeunes, quelque chose de l’ordre de la transmission que je me dois d’honorer. Éric a commencé à travailler dans le Nord, avec le Ballatum Théâtre, sur des écritures de plateau. Moi aussi, j’ai commencé à partir d’écritures de plateau. On va retourner à nos premières amours ! C’est aussi leur jeunesse qui nous amène à retrouver la nôtre. Éric et moi avons choisi d’écouter les élèves du Studio 7, leurs singularités, leurs regards croisés qui forment le monde, sa violence et sa joie, nous choisissons de leur donner la parole, d’avoir confiance en la grande créativité des acteurs et de plonger dans la pensée de ces jeunes auteurs.
Éric Lacascade : Nous avons une habitude du travail l’un avec l’autre mais cela fait de nombreuses années que nous ne l’avons pas éprouvée ; nous allons la redécouvrir avec ce que nous sommes devenus et à nous de réinventer notre complémentarité. Je parle de complémentarité car les six années que nous avons eues ensemble face aux acteurs, furent pour moi une évidence de collaboration. Un dialogue humainement et artistiquement exceptionnel. L’esprit de l’un dans la tête de l’autre. Et le geste de David prolongeant le mien. Alors ces retrouvailles sont très joyeuses et nous excitent beaucoup tous les deux ! Ce travail en commun, c’est aussi se mettre au service d’un ami. Je suis sûr que nous serons suffisamment réactifs et à l’écoute l’un de l’autre pour pousser l’autre dans ce qu’il pense, et réciproquement. Radicalement. Car c’est aussi ce que nous aimons l’un et l’autre et l’un de l’autre.

Les élèves, auteurs ont été conviés à écrire le texte du spectacle. Comment avez-vous procédé ? Les avez-vous guidés dans leur propos ?

E L. : Lors d’une première rencontre avec les quatre élèves auteurs, suivis par ailleurs par l’autrice Éva Doumbia, « tutrice » pour l’écriture de ce projet, nous avons évoqué avec eux ce que nous souhaitions pour la pièce. Et ce en énonçant certaines consignes, certaines thématiques. Monologues, dialogues, choralité, catastrophe, chute, état du monde, héritage, peur, inconnu. Et l’agir dans tout cela ? … Je ne vous en donne qu’un petit aperçu mais la discussion fut multiple et passionnante. Nous leur avons également proposé de réfléchir aux formes qu’ont pu prendre les écritures tragiques dans l’histoire théâtrale et ce afin d’écrire la nôtre. Nous leur avons dit aussi de s’autoriser à puiser dans des textes préexistants dramatiques ou poétiques. Ce que nous proposons également aux élèves acteurs et actrices, car lorsque surgit une émotion, il est parfois plus simple d’en rendre compte à travers un poème déjà écrit, par exemple, que d’improviser sa propre prosodie. Et nous travaillons aussi avec leur parole personnelle, acteurs et actrices, parole qui émergera au cours des improvisations et des répétitions. Tout cela va faire kaléidoscope. Nous avons cherché et ambitionné une zone de communauté d’influences réciproques. Prolonger ainsi ce que nous souhaitions pour l’école et ce, au cœur même du spectacle de sortie.
D.B. : Oui, c’est une narration fragmentaire, protéiforme, une écriture de plateau qui se nourrit des propositions des élèves comédiens. Ce sont elles et eux qui nous racontent les choses. La situation de départ est suffisamment forte et riche pour que cette écriture de plateau-là, cette dramaturgie de l’improvisation, de l’invention, fasse naître des choses intéressantes et qui sont plus des leçons sur le présent que sur un lendemain meilleur ou pire. Je crois que dans cette pièce c’est le présent qui m’intéresse plus que l’avenir. C’est plutôt ce que ces jeunes développent au jour le jour pour s’adapter à ce monde-là. Je crois que pour beaucoup, faire du théâtre est une façon d’arriver à comprendre le monde, à le nommer, à trouver une place dans ce monde-là.

« Cet avion est une métaphore : l’avion du libéralisme, l’avion pollueur, l’avion d’un monde catastrophe laissé à la nouvelle génération. »

Quelques mots, David Bobée, sur la scénographie que vous signez avec Léa Jézéquel ?

D.B. : Le point de départ est une catastrophe. Nous avons donc choisi sur le plan scénographique de représenter un avion éventré sur le plateau. Cet avion est une métaphore, il est tout à la fois l’avion qui est entré dans les tours jumelles, l’avion du libéralisme d’un monde globalisé, l’avion qui tombe lorsqu’il transporte un opposant à Poutine, l’avion pollueur, celui que la génération des parents utilisait pour partir au Kenya faire un safari, l’avion d’un monde catastrophe laissé à la nouvelle génération. Cet espace scénographique est une véritable gageure en terme de construction. Mais nous avons la chance au Théâtre du Nord d’avoir un atelier qui a su par son savoir-faire, dont la technicité touche à l’art, répondre aux contraintes d’un objet si monumental.

Vous montrez l’un et l’autre un attachement sensible à cette promotion, le Studio 7. Qu’est-ce qui vous séduit artistiquement chez ces jeunes gens ?

E.L. : La transmission crée souvent, pour autant qu’on le souhaite, un aller-retour fertile entre celles et ceux à qui l’on enseigne et ceux et celles qui enseignent. Et évidemment, encore plus dans une école d’art qui bâtît elle-même son propre corpus pédagogique. Leur façon d’être au monde aujourd’hui et d’être au théâtre, c’est un enseignement pour moi. C’est cet aller-retour qui me séduit. Qui peut me faire dévier de ce chemin qui pourrait encore se formater lui-même. Tout ce qui peut me faire dévier, déplacer, questionner, est tentant. Pour continuer à construire dans l’inconnaissable, moi-même dans l’inconnu. Repousser le « Eurêka ! » et rester dans la recherche. Nous sommes dans l’étymologie de votre terme de séduction. Ces jeunes gens me permettent aussi d’agir dans un espace mi-utopique mi-réel, donc rare, qu’est l’école. Et c’est leur talent aussi qui crée cet espace, évidemment. Je pourrais parler également de leurs singularités multiples, et ce n’est pas peu que de le dire, qui mettent en mouvement, mes singularités multiples. De même, je trouve qu’ils et elles ont su trouver cette alliance de discipline, de devoir que demande l’école et de folie, d’impatience et de transgression que demande le théâtre. Cela aussi me plaît.
D.B. : On vit dans un monde où l’ordre, les grandes idéologies ont explosé depuis bien longtemps, la jeunesse est de toute façon obligée de composer avec des fragments de sens, des fragments de pensée politique, pour reconstruire leur monstrueuse réalité. On parle beaucoup de déconstruction quand on pense à cette génération ; or, pour les côtoyer de près, je les trouve plutôt du côté de la reconstruction, de la réparation de tout ce qui a été cassé, du côté d’une créativité fluide, d’une réinvention permanente d’autant plus libre qu’elle naît depuis des ruines, d’autant plus joyeuse qu’elle se passe d’espoir.

Propos recueillis en janvier 2024 pour le Théâtre du Nord

Biographie de David Bobée

Artiste engagé, David Bobée est connu pour ses créations théâtrales originales et transdisciplinaires impliquant des professionnels et des amateurs, qui brillent par leur diversité de nationalités et de cultures. Il a mis en scène des pièces du grand répertoire ainsi que des oeuvres d’auteurs contemporains et a créé des spectacles de cirque. Depuis 2016, il travaille également dans le monde de l’opéra, dirigeant des productions. À l’étranger, il a été invité à créer pour des événements tels que les Journées Théâtrales de Carthage à Tunis et en résidence à l’Espace Go de Montréal. De 2013 à 2021, il a assumé la direction du CDN de Normandie-Rouen et occupe actuellement le poste de directeur du Théâtre du Nord, CDN de Lille Tourcoing Hauts-de-France, et de l’École du Nord.

Biographie d’Éric Lacascade

Éric Lacascade se forme aux métiers du théâtre au Prato, où il rencontre Guy Alloucherie. Ensemble, ils fondent le Ballatum Théâtre. En 1997, il est nommé à la Direction du CDN de Normandie à Caen, et y développe une méthode de travail singulière : la recherche personnelle du metteur en scène et la place de l’acteur. En parallèle, il mène des recherches sur des spectacles musicaux et des solos. De 2012 à 2018, il est artiste associé au Théâtre National de Bretagne et responsable pédagogique de l’École Supérieure d’Art Dramatique du Théâtre National. En 2020, il part en résidence de création en Chine pour créer L’Orage de Cao Yu et Après l’orage, écrit par Wan Fang, avec une distribution d’actrices et d’acteurs chinois. En 2022, il créé Œdipe roi au Printemps des comédiens à Montpellier.

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