Comment suspendre le temps sur un plateau de cirque ? Comment tisser un duo qui dépasse les codes traditionnels ? Dans cet entretien, les artistes Kamma Rosenbeck et Quentin Folcher nous ouvrent les portes de leur création Le Paradoxe des Jumeaux. Tous deux membres du Collectif Maison Courbe, ils explorent à travers le cirque, la scénographie et le son, les notions d’érosion, de relativité et de transformation.
Vous êtes membres du collectif Maison courbe qui rassemble de jeunes artistes du cirque et des arts plastiques : comment collaborez-vous ensemble ?
Le Collectif Maison Courbe réunit des artistes du cirque et des arts visuels autour de sensibilités communes : attention au sensible, dialogue avec le vivant, exploration des matières et croisement des disciplines. La matière – organique, urbaine, végétale ou minérale – façonne des mondes à danser, suspendre, voltiger. Cette diversité donne naissance à des formes variées : spectacle en salle ou en déambulation, in situ, ou expositions. Fondé par Inbal Ben Haim, Nina Harper, Domitille Martin, Léo Manipoud et Kamma Rosenbeck, le collectif fonctionne comme une grande constellation d’artistes, qui se rencontrent autour de projets individuels et de collaborations multiples. Le collectif porte et diffuse en ce moment les spectacles Obaké, Le Bruit des Pierres et Le Paradoxe des Jumeaux, et développe des cartes blanches, ateliers et actions de médiation. Associé au TMG de Grenoble (2025–2028), il tisse aussi des liens en Isère via une résidence longue dans la vallée du Grésivaudan.
Le concept de « paradoxe des jumeaux » est un concept d’astro-physique*. En tant qu’artiste, qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur ce concept ?
Au début de notre collaboration à deux, nous nous sommes observé·es, chacun·e dans son langage, sa pratique. Très vite, des résonances communes à nos deux disciplines de cirque ont émergé : la capacité à suspendre le corps, à le soustraire à la gravité. Cette observation nous a naturellement conduit·es vers un thème plus vaste : le temps. Comment travailler des corporalités qui brouillent notre perception de son écoulement ? En chemin, nous avons rencontré, presque par hasard, le paradoxe des jumeaux. Ce concept, mêlant temps et relation à deux, nous a semblé juste. Il nous permettait d’échapper aux représentations romantiques du duo homme/femme et d’aborder autrement la notion de lien. Au-delà du cadre scientifique, c’est l’évolution d’une relation gémellaire qui nous anime : que signifie être deux, non par choix, mais par condition ? Comment ce lien imposé se transforme-t-il, grandit-il ou se distend-il ?
« Dans notre travail corporel, nous cherchons à distordre la perception du temps. »
Ce concept est lié à celui de la notion de durée : comment travaille-t-on une dimension aussi impalpable que le temps ?
Parler du temps, c’est aussitôt convoquer une dimension vaste, abstraite, presque insaisissable. Pourtant, ses traces sont partout : en nous, sur nos corps, autour de nous, imprimées dans tout ce qui est vivant. Nous sommes partis de ce constat : à l’échelle d’un spectacle, sentir le passage du temps revient à en observer les marques, les empreintes qu’il dépose peu à peu sur les corps et sur le paysage dans lequel nous évoluons. La notion d’érosion s’est rapidement imposée comme un mot-clé du projet.
Dans notre travail corporel, nous cherchons à distordre la perception du temps : en prolongeant des suspensions, en jouant sur des accélérations, des ralentis, des arrêts, nous tentons d’étirer, de comprimer ou de suspendre son écoulement. Cette réflexion s’est naturellement prolongée jusque dans la création lumière, où le temps, là aussi, sculpte l’espace et modèle la perception.
Quelle place occupe le travail sur la matière intégré dans votre spectacle ?
Le travail de la matière occupe une place essentielle dans le projet. Dès le début, nous avons souhaité collaborer avec notre amie et scénographe, Domitille Martin, dont l’une des démarches est précisément de penser ses recherches de matières en dialogue avec des corps d’artistes de cirque. Ici, la matière devient un paysage vivant dans lequel nous évoluons. Elle existe à la fois comme objet esthétique autonome et comme partenaire de jeu, avec lequel nos corps tissent une relation mouvante, sensible. La musique et l’univers sonore, composés par Sami Dubot, sont travaillés de façon semblable comme une texture à part entière qui résonne par couche successive et vient moduler l’espace-temps du spectacle.
* le paradoxe des jumeaux, formulé en 1911 par le physicien Paul Langevin, nous invite à contempler la danse étrange du temps.
Imaginez deux jumeaux : l’un reste sur Terre, l’autre part voyager dans l’espace à une vitesse proche de celle de la lumière.
Lorsqu’il revient, il découvre que son frère resté sur Terre a vieilli bien plus vite que lui. La relativité nous enseigne que le temps n’est pas une ligne droite, égale pour tous. À grande vitesse, il se dilate, se suspend, se transforme.
Ce qui semble une éternité pour l’un n’est qu’un instant pour l’autre.
Ce paradoxe révèle une rencontre troublante : deux êtres liés par la naissance, séparés par le mouvement, vivant un temps qui n’est plus commun.
Propos recueillis par La Villette
Ce spectacle a bénéficié du programme Initiatives d’artistes de La Villette qui vient en soutien à la création et à la diffusion, pour accompagner les artistes dans leurs démarches jusqu’à la réalisation de leur spectacle.
Kamma Rosenbeck est née à Copenhague d’une mère mexicaine et d’un père danois. Elle grandit au Château de Monthelon, où elle profite du passage d’artistes pour se former en cirque et danse. Elle collabore auprès d’artistes tels que Fanny Soriano, Chloé Moglia, Benjamin Tricha et Sébastien Ly. De 2014 à aujourd’hui, elle participe aux spectacles Hêtre, et Fractales de la Cie Libertivores, Ose de la cie Rhizome, Kaïros de la Cie Marécage et Sidéral de la cie Kerman.
En 2021, elle est assistante à la mise en scène pour le spectacle Pli d’Inbal Ben Haim, Domitille Martin, et Alexis Mérat.
Elle est attirée par des recherches alliant cirque, danse et mouvement organique. Intéressée par une approche sensible du corps, elle fait des liens entre approches somatiques, thérapeutiques et mise en mouvement du corps. Elle se forme notamment à l’hypnose Ericksonnienne qu’elle utilise comme un support à la création. Elle fait actuellement partie du collectif Maison Courbe, co-fondé en 2021 en association avec quatre artistes circassiens et plasticien. Par le biais du collectif, elle co-écrit avec Quentin Folcher le projet Le Paradoxe des Jumeaux.
Quentin commence le cirque à 6 ans à Nouméa, Nouvelle-Calédonie. Il s’essaie à de nombreuses disciplines de cirque jusqu’à ses 19 ans, lorsqu’il quitte son île natale pour intégrer la formation préparatoire du Centre Régional des Arts du Cirque de Lomme (Lille) où il se spécialise en équilibres sur les mains.
De 2016 à 2019, il se forme au sein de l’Académie Fratellini, école supérieure des arts du cirque. Durant ces 3 années, Quentin cherche à lier sa spécialité de cirque au travail de la danse et de l’acrobatie-dansée. Cette rencontre des pratiques lui permet de développer un vocabulaire hybride d’équilibres en mouvements ainsi qu’un goût affirmé pour le travail transdisciplinaire.
Ne manquez pas ce spectacle