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© Lena Paugam
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« Thierry nous invite à prendre le temps d’accueillir l’invisible, l’éphémère, le brinquebalant, le bégayant, le fragile. »

Lena Paugam, metteuse en scène, à propos de sa pièce Ovni rêveur - Le Corps éparpillé dans la tête.


Dans cet entretien, Lena Paugam évoque les inspirations qui ont nourri Ovni rêveur – Le Corps éparpillé dans la tête, une création qui fusionne les univers singuliers de Babouillec et Thierry Thieû Niang*. Elle y explore l’improvisation, l’écoute et la puissance du silence, tout en proposant une réflexion sur la création et l’altérité.

Ovni rêveur – Le Corps éparpillé dans la tête est né d’une rencontre avec Hélène Nicolas, dite Babouillec, dans le cadre du spectacle La communauté des têtes folles, présenté en 2018 au Lyncéus Festival, que vous avez co-dirigé jusqu’en 2023. Pouvez-vous nous présenter cette artiste singulière ?

Hélène Nicolas est une poétesse qui a la particularité d’être, comme elle le dit elle-même, « autiste sans parole ». Elle n’a pu entrer en communication avec les autres que très tardivement, aux alentours de 20 ans. Véronique Truffert, sa mère, a très tôt pris en charge son développement, et lui a fait faire pendant des années des exercices de motricité et de communication. Un jour, elle a fabriqué un abécédaire composé de lettres en papier que l’on dispose sur une table pour faire des mots, et à ce moment-là, par hasard, elle s’est rendue compte que non seulement sa fille savait parler, mais qu’en plus elle savait lire et écrire sans avoir jamais été à l’école. Elle a aussi découvert qu’Hélène avait une subjectivité extrêmement développée et une intelligence, une clairvoyance, une réflexion — politique, sociale, philosophique — très puissantes, inouïes, proches du génie. C’est à cette époque, il y a plus de 15 ans, qu’Hélène a commencé à écrire des textes, et a pris le nom de Babouillec.

« Le but, c’est de dire : bienvenue dans le monde non identifié, non identifiable, de ces deux-là. »

C’est à partir d’une rencontre entre Babouillec et le chorégraphe Thierry Thieû Niang* que vous fabriquez cet « ovni rêveur ». Quel est votre angle d’attaque exactement ?

L’idée de départ est de croiser les « châteaux intérieurs » (Brigitte Fontaine fait partie de nos références musicales) de ces deux artistes bouleversants d’humanité pour inventer un moment artistique qui leur ressemble. On explore leurs langages en résonance avec le mien. Ils sont tous les deux sujets créateurs au même titre que moi ; il ne s’agit ni de faire le portrait d’Hélène en tant que personne autiste, ni de parler des artistes en situation de handicap, mais de convoquer son univers poétique pour faire connaître la sensibilité et la beauté de ces deux artistes. Ce qui apparaît sur scène à travers leurs présences et le texte écrit par Hélène, c’est ce qu’ils ont envie de dire du monde et du rapport à l’altérité aujourd’hui. C’est leur liberté, leur danse, l’incroyable lumière de leurs corps balbutiants, électriques, vivants. La joie née de leur rencontre — qui a été immédiate. Ils ont senti « l’animal de l’autre », comme dit Hélène. Une vraie rencontre d’âmes. Voilà ce qui constitue la matière de notre rêverie. Le but, c’est de dire : bienvenue dans le monde non identifié, non identifiable, de ces deux-là.

À l’arrivée, le fil rouge du spectacle est l’improvisation. Pourquoi ce choix ?

On a commencé à improviser autour de mots-clefs que j’apportais pendant les répétitions, selon un processus très intuitif. Puis, à l’invitation d’Hélène, l’improvisation a été instituée comme principe du spectacle, et ce à tous les postes : dans les corps au plateau mais aussi au son, à la lumière, à la scénographie, etc. La question qui sous-tend ce choix est celle de notre état de présence. L’invitation d’Hélène nous a tous confrontés à nos métiers, et a mis en lumière le besoin d’être attentifs à l’ensemble des paramètres du monde sensible que l’on met en place lors d’une improvisation. On travaille énormément sur l’écoute et l’attention aux toutes petites choses pour obtenir une qualité de présence, et donc de langage, d’espace, de temps, etc., qui soit toujours active, créatrice, en mouvement.

« Finalement, c’est ça qu’on propose aux spectateurs : découvrir un langage qui a été inventé à partir de l’impossible.»

La question du silence est également centrale dans votre recherche. En quoi le fait d’avoir au plateau une artiste qui ne parle pas a-t-il rebattu les cartes des répétitions ?

Quand on est en création, on parle tout le temps, on réagit immédiatement à ce qu’il se passe, alors qu’Hélène, pour s’exprimer, a besoin de poser des lettres devant elle sur une table, dans un cadre bien précis. Le fait de prendre le temps d’écouter ce qu’elle avait à nous dire nous a amenés à redécouvrir le temps de création, à re-mesurer la place de chacun, et nous a imposé une réflexion sur le silence — la matière dont il est fait, ce qu’il autorise, ce qu’il contraint. À travers des répétitions entièrement muettes, on a touché du doigt ce que peut être sa réalité. Le silence devient un mur qui conditionne toutes les interactions. À partir de là, il s’agissait de construire un cadre relationnel qui puisse offrir la plus grande liberté d’expression possible, tout en respectant les limites de chacun. Avec beaucoup d’humour et de fantaisie, Hélène et Thierry* ont exploré corporellement cette question de la limite, et du dépassement des cadres. Hélène nous a dit une fois : « il faut être amoureux de l’impossible ». Finalement, c’est ça qu’on propose aux spectateurs : découvrir un langage qui a été inventé à partir de l’impossible.

Thierry Thieû Niang* est un chorégraphe très identifié sur la scène contemporaine, et quelqu’un avec qui vous avez une certaine histoire : vous avez déjà partagé la scène avec lui, et il a co-dirigé votre thèse de doctorat consacrée au « désir de l’acteur à l’épreuve des dramaturgies de la sidération ». Qu’est-ce qu’il vous a appris de plus important ?

Quand j’ai commencé à travailler avec Thierry* en tant que comédienne et metteuse en scène, j’étais très soucieuse de son regard, et puis j’ai découvert que ce qui comptait le plus à ses yeux, c’était la qualité du moment passé ensemble. C’est quelqu’un qui réfléchit avant tout à la manière de se confronter à l’autre, et dont, à travers cette confrontation, on peut grandir, s’agrandir, et ouvrir un champ de sensations qui permette de créer du commun, sans chercher la virtuosité. Il m’a appris à écouter. À ses yeux, toutes les personnes sont belles, importantes, intéressantes, sur le plan sensible ; et cette beauté tient aussi à la qualité du regard que l’on porte sur elles et sur le moment présent. Cette attention, cette délicatesse, qui se situe dans un autre registre que celui de l’efficacité ou de la démonstration, décuple la créativité. Thierry* nous invite à prendre le temps d’accueillir l’invisible, l’éphémère, le brinquebalant, le bégayant, le fragile. C’est cette recherche-là qui doit être défendue plus que tout aujourd’hui.

Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian pour La Villette, novembre 2024

*Thierry Thieû Niang ne pourra pas assurer les représentations d’Ovni rêveur – Le Corps éparpillé dans la tête. Présent auprès de l’équipe pendant les temps de recherche et jusqu’à la création, il a transmis le chemin des gestes de ce projet à Félicien Fonsino.

Biographie de Lena Paugam

Metteuse en scène et comédienne formée au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique à l’issue d’une licence de Philosophie et d’un Master en études théâtrales, elle est l’autrice d’une thèse de doctorat soutenue en 2017 au sein du dispositif SACRe (Science Art Création Recherche) à l’université Paris Sciences et Lettres. Elle s’y intéressait tout particulièrement aux notions de rythme et de présence dans le jeu de l’acteur. Entre 2015 et 2018, elle était artiste associée à La Passerelle, scène nationale de St-Brieuc.

Elle a fondé, en 2012, la companie Lyncéus (devenu le Collectif Lyncéus en 2015), avec laquelle elle a notamment réalisé un cycle de huit pièces artistiques explorant le rapport entre désir et sidération dans les dramaturgies modernes et contemporaines. En 2014, elle est à l’origine du projet du Lyncéus festival, évènement in situ dédié aux écritures théâtrales émergentes et le codirige jusqu’en 2023. En tant que metteuse en scène, Lena Paugam a récemment créé le spectacle Gisèle Halimi, Une farouche liberté, d’après le recueil d’entretiens réalisés par Annick Cojean. Ce spectacle, actuellement en tournée, est issu d’une commande et produit par La Scala-Paris.

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