Spectacle du Ballet de Lyon
© Crédit photo
© Marc Domage
Spectacle du Ballet de Lyon
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« La virtuosité nous saisit, par surprise, comme un animal caché dans une grotte qui nous accorderait une visite. »

Entretien avec Marlene Monteiro Freitas


À quelques semaines de son spectacle Canine Jaunâtre 3, Marlene Monteiro Freitas nous parle de carnavals, de virtuosité, de contradictions et de l’énergie créative qui naît du chaos.

Vos pièces naissent d’images, presque de visions. Quelles étaient-elles pour Canine Jaunâtre 3 ?

Je voyais une sorte de site de construction et de destruction, des machines rasant des maisons et des champs, des usines confectionnant des mythes et des contes, un terrain de jeu, dont les règles ne cesseraient pas de changer, alors que tous les éléments composant un jeu plus ou moins familier, normal, sont pourtant présents. Je voyais aussi des joueurs aux qualités différentes : un joueur joyeux en face d’un joueur fair-play, un joueur traumatisé en face d’un joueur en quête de poésie, de quiétude, de sommeil. J’ai aussi beaucoup pensé aux films de far west, aux histoires de cow-boy et d’indiens. Dans la pièce finale, seules les idées de jeux et de machineries sont restées visibles.

« C’est au niveau du jeu, de l’inattendu et de la surprise, que cette analogie entre un match et un spectacle est pour moi la plus forte. »

Il y a des dossards portant tous ce numéro 3, un filet de tennis, des baskets crissantes : l’idée du jeu se matérialise par de nombreux clins d’œil au sport. En quoi cet univers vous inspire-t-il ?

Je fais parfois l’analogie entre le sport et la danse : le dépassement de soi, individuel ou collectif, ce langage propre à chaque discipline, toute cette grammaire de gestes que l’on acquiert grâce à la pratique, des entraînements réguliers. On peut aussi penser à l’organisation des équipes, plus ou moins énigmatique, aux émotions très contradictoires que les compétitions provoquent, de la frustration à la jouissance. Mais je crois que c’est au niveau du jeu, de l’inattendu et de la surprise, que cette analogie entre un match et un spectacle est pour moi la plus forte.

Les contrastes et la cohabitation des contraires sont centraux dans votre travail. Vous dites que ce goût vous vient des carnavals de votre enfance au Cap‑Vert.

En effet, l’idée du carnavalesque est omniprésente, comme mélange et incarnation de matières hétéroclites. Selon les idées sur lesquelles je travaille, je collectionne des images, des films, des musiques… Je commence avec un certain nombre de choix qui vont se préciser au cours du travail avec l’équipe en studio, dans le dialogue entre ce que je propose et la façon dont les danseurs vont réagir, ou proposer eux aussi. La coexistence de choses contradictoires génère de la tension, des chocs, et donc libère de l’énergie sous la forme de sensations et des émotions. Dans le carnavalesque, la laideur et le beau, le jouissif et le triste, ce que nous rejetons et ce qui nous attire, marchent tout près, main dans la main. Dans Canine Jaunâtre 3, il y a tout ça.

Cette pièce, créée en 2018 suite à une commande de la Batsheva Dance Company, a-t-elle une place particulière dans votre trajectoire artistique ?

Oui, c’est la pièce manquante, celle qui n’a pas pu vraiment exister ou qui a pu disparaître, la pièce fantôme. Je crois qu’elle traverse de manière fantasmagorique toutes les pièces qui l’ont suivie, car en même temps qu’elle me manquait énormément, je l’oubliais. Cette création a aussi été pour moi un processus transformateur, j’ai beaucoup appris. Le voyage en Israël / Palestine a été la source d’un projet curatorial que je mène depuis, avec des amis, autour de l’inscription dans les arts – et dans une certaine mesure dans les sciences humaines – de la lutte pour le territoire entre autochtones et colons. Aujourd’hui, l’entrée de Canine Jaunâtre 3 au répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon représente un nouveau défi. La transmission d’une partition préexistante à une compagnie est quelque chose de nouveau pour moi. Nous allons devoir trouver un juste équilibre entre incorporation, reproduction, réinvention.

« En réalité, j’accorde simplement au visage la même importance qu’aux autres parties du corps… C’est une partie au service de la totalité de chaque pièce ! »

Vous travaillez l’étrangeté, le trouble, le grotesque, et dans cette recherche, le visage des danseurs joue un rôle extrêmement important. Pouvez-vous nous parler de la place de la grimace, du masque, du maquillage dans vos chorégraphies ?

En réalité, j’accorde simplement au visage la même importance qu’aux autres parties du corps, les hanches, les épaules, les mains… mais aussi qu’à la musique, aux costumes, à la lumière… (rires). C’est une partie au service de la totalité de chaque pièce ! Je crois que cette impression que le visage est central dans mon travail vient surtout de notre projection sur cette partie du corps, très musclée et infiniment riche. Et que cela va de pair avec cette idée, classique, que le visage serait une porte d’entrée vers l’intériorité, l’âme, une surface révélatrice de quelque chose que l’on ne devrait pas voir.

Le visage, les hanches, la musique, les costumes… vos pièces semblent en effet être des mille-feuilles de couches successives qui accordent autant d’importance aux détails qu’à la composition de tableaux. Comment naviguez-vous entre ces différentes échelles ?

Le détail est la partie qui contient le tout. Je dis souvent qu’il est la porte d’entrée vers le spectacle, tant pour les danseurs que pour les spectateurs. Et il faut que cette porte d’entrée soit très visible, ce qui n’est pas toujours évident sur des grands plateaux, avec beaucoup d’interprètes et des corps en mouvement ! C’est par le détail que nous écrivons notre partition : de couche en couche, de fil en fil, de petit trait en petit trait qui remplissent la page et aboutissent à un grand dessin laissant très peu d’espace vide. Parallèlement à ce travail individuel, du petit, du particulier, le travail de composition commence à se former de façon discrète et presque invisible. À un moment donné le focus change, s’élargit, inclut la projection plus ou moins claire d’une totalité. Ce que révèle ce mouvement nous effraie ou nous réjouit, parfois les deux simultanément, mais produit en tout cas toujours un vertige. Une fois Arpelscette désorientation dépassée, les couches commencent à nous parler. Il faut les écouter, observer, négocier, car elles parlent différemment à chacun. C’est comme la naissance d’une matière vivante, c’est une sensation incroyable de le voir et de le sentir !

« Le plaisir est le moteur générateur de l’artistique. »

Canine jaunâtre 3 est une pièce indéniablement virtuose. Mais il s’agit d’une virtuosité particulière, qui ne vise pas la perfection et ne produit aucun effet d’autorité. Quel rapport entretenez-vous avec cette idée de virtuosité ?

Je travaille avec des gens, leurs désirs, leurs spécificités, leurs capacités. Le plaisir est le moteur générateur de l’artistique. Il n’y a jamais une poursuite consciente ou volontaire de la virtuosité comme un fantôme à saisir. Mais parfois, pendant le travail, elle apparaît dans une sortie d’évidence, sans trop d’efforts, car dictée par le plaisir et pleinement incarnée par l’individu. La virtuosité nous saisit, par surprise, comme un animal caché dans une grotte qui nous accorderait une visite alors que l’on ne courait pas derrière lui et que, peut-être, on ignorait même son existence.

Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes, pour le Ballet de l’Opéra de Lyon, 2023

Biographie de Marlene Monteiro Freitas

Marlene Monteiro Freitas est née au Cap Vert. Elle étudie la danse à P.A.R.T.S. (Bruxelles), à l’Escola Superior de Dança et à la Fundação Calouste Gulbenkian (Lisbonne), puis cofonde la compagnie de danse Compass dans son pays natal. Danseuse pour Emmanuelle Huynh, Loïc Touzé, Tânia Carvalho ou Boris Charmatz, elle crée également plusieurs pièces, dont Primeira Impressão en 2005, A Improbabilidade da Certeza et Larvar en 2006, Uns e Outros en 2008, A Seriedade do Animal en 2009, le solo Guintche en 2010, Paraìso, colecçao privada en 2012, Jaguar en 2015.

Le Festival d’Automne l’invite pour la première fois en 2017 avec Bacchantes – prélude pour une purge, d’après l’oeuvre d’Euripide. Un an plus tard, la Batsheva Dance Company lui passe commande d’une pièce, Canine Jaunâtre 3. En 2020, elle crée Mal – Embriaguez Divina à Kampnagel (Hambourg) et devient co-programmatrice de (un)common ground, un projet autour de l’inscription territoriale et artistique du conflit israélo-palestinien. Marlene Monteiro Freitas a reçu de nombreux prix dont un Lion d’argent de la Biennale de Venise en 2018. Le Festival d’Automne lui consacre en 2022 un Portrait en sept pièces et une exposition.

Ne manquez pas ce spectacle de danse !