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© Laurent Philippe
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« Cette pièce raconte une nécessité de danse absolue : il fallait que ça déborde, avec beaucoup de corps et beaucoup de musique. »

Maud Le Pladec, chorégraphe, à propos de sa pièce Static Shot.


Dans cet entretien, Maud Le Pladec revient sur la genèse de Static Shot, inspirée par une scène marquante du film Notre dame de Valérie Donzelli. Fusionnant danse et cinéma, la pièce explore un climax permanent, amplifié par une musique électro intense et des références variées allant des blockbusters aux clips Instagram. En dialogue avec a Folia, la pièce célèbre la force du collectif et traduit une nécessité absolue de mouvement.

D’où vient l’idée de Static Shot ?

Elle est liée au film Notre dame, auquel la réalisatrice Valérie Donzelli m’avait demandé de participer en tant que chorégraphe. De nombreuses scènes sur lesquelles nous avons travaillé ont été coupées au montage, pour des raisons de fluidité de la narration, mais cette expérience m’a beaucoup marquée. Une scène de tempête en particulier – un long plan fixe d’une très forte intensité – est à l’origine de cette pièce pour le CCN – Ballet de Lorraine, avec l’idée d’une danse à son apogée, comme un climax permanent, dans un cadre dont personne ne sort. C’est la première fois que je pensais de la danse à partir de l’image. Pour Static Shot, j’ai prolongé cette logique : avec Baudouin Woehl, qui m’assistait pour la dramaturgie, nous avons constitué une banque de données filmographiques, où se croisent des scènes tirées de blockbusters, de films d’auteur, de comédies musicales ou des clips vus sur Instagram. À partir de cette sélection, nous avons réalisé un montage, qui donne les grandes lignes dramaturgiques. Chaque scène de Static Shot appartient ainsi à un répertoire, consultable dans la feuille de salle.

« Je voulais faire ‘buguer’ les scènes, en faisant avancer et reculer la danse et la musique, comme une distorsion de la réalité et de la sensation du temps. »

Au-delà de ces références directes, utilisez-vous une grammaire propre au cinéma ?

La grammaire vient de la danse. J’ai appliqué à plusieurs scènes un principe chorégraphique emprunté à Trisha Brown, le principe d’accumulation : je voulais faire « buguer » les scènes, en faisant avancer et reculer la danse et la musique, comme une distorsion de la réalité et de la sensation du temps. En fonction des scènes cinématographiques et du vocabulaire chorégraphique que j’en ai dégagé, je n’applique pas toujours le même principe mais l’ensemble crée une cohérence, en fidélité à cette idée de climax qui arrive à son apogée et se maintient. À force de « buguer » et d’amplifier, on a l’impression que tout va exploser.

Dans ce processus d’écriture, quelle est la place de la musique ?

Avec Pete Harden, qui m’accompagnait sur Twenty-seven perspectives, où nous revisitions la Symphonie inachevée de Schubert, nous avions déjà appliqué ces principes de répétition et d’accumulation. Je voulais continuer à explorer sur cette voie avec lui mais j’avais aussi envie, pour la première fois, d’aborder la musique électro, avec Chloé Thévenin. Pour mettre en oeuvre cette idée de symphonie électronique, je leur ai donné quelques consignes : un rythme de base très rapide (120 BPM) ; une absence de début, milieu ou fin. C’est intense dès le départ. La danse et la musique se sont élaborées parallèlement. Parfois c’était comme une bande originale : Pete et Chloé, au sein de la grande trame musicale qu’ils avaient composée, rectifiaient un passage pour coller parfaitement à la danse que j’avais créée. Parfois c’était comme un clip : je partais de la musique, qui générait des envies de danse, d’espace ou de rythme.

« Je ne raconte jamais d’histoires. Malgré cela, une pièce raconte toujours quelque chose, comme un rêve ou une association d’idées. »

Est-ce qu’il subsiste dans la pièce des traces de fiction, des fantômes de ce que racontent les films auxquels vous avez emprunté ?

C’est une pièce très abstraite, je ne raconte jamais d’histoires. La première fois que je l’ai fait, c’est avec Thomas Jolly pour les cérémonies des Jeux olympiques. Malgré cela, une pièce raconte toujours quelque chose, comme un rêve ou une association d’idées. J’avais en tête l’histoire d’un groupe, qui ne sort jamais de scène. Je voulais aussi parler de la résistance : quand les interprètes vont au sol, ils se relèvent tout de suite. Nous avons créé cette pièce en pleine crise sanitaire et elle raconte une nécessité de danse absolue : il fallait que ça déborde, avec beaucoup de corps et beaucoup de musique. C’est aussi une histoire d’individus qui se détachent : un baiser entre deux hommes ; une femme qui – à plusieurs reprises – s’avance et semble s’adresser à la caméra. Ces gestes racontent des petites bribes d’histoires qui, dans ce contexte particulier, éveillent l’imaginaire.

À La Villette, Static Shot est présentée avec a Folia de Marco da Silva Ferreira, qui travaille aussi la notion de collectif mais en s’appuyant sur des danses folkloriques du 16e siècle. Est-ce que vous avez l’impression qu’un dialogue s’instaure entre ces deux pièces ?

Oui, complètement. C’est l’ancienne direction du CCN – Ballet de Lorraine – Thomas Caley et Petter Jacobsson – qui a sollicité Marco da Silva Ferreira pour créer cette pièce, dont je suis tombée éperdument amoureuse. Je n’ai pas pensé ce double programme mais il fait sens car les deux pièces ont beaucoup de points communs, de la puissance du groupe à la présence forte des couleurs. Pour Static Shot, Christelle Kocher a imaginé les costumes en ce sens, comme une collection. Je travaille les lignes et une façon presque académique de traiter l’espace là où chez Marco da Silva Ferreira, tout est organique. Mais dans les deux pièces, tout est écrit, rien n’est laissé au hasard, même si émerge l’impression de quelque chose de très vivant, qui pourrait résulter d’un geste spontané. Surtout, elles sont toutes deux très frontales, énergiques, et produisent un effet similaire.

« Ces collaborations m’aident à m’ouvrir sur le monde. Static Shot, c’est ma façon de rencontrer toutes ces danses, à travers des images. »

Vous avez un intérêt marqué pour des formes de danse relativement récentes. Quel sens cela a pour vous d’embrasser d’autres formes dans vos créations ?

Je suis inspirée par des danses issues des cultures urbaines ou de l’entertainment, comme les Mega Krew. Depuis toujours, j’aime toutes les cultures de danse. Les incorporer dans mon travail ne correspond pas à une envie de cocher des cases mais à une curiosité naturelle. Je m’intéresse à la façon dont tel ou tel vocabulaire peut provoquer des images et des sensations. Avec Silent Legacy, j’ai eu envie de voir quel dialogue pouvait s’instaurer avec des krumpers, de la même manière que je peux dialoguer avec l’ensemble Ictus ou un compositeur. Ces collaborations m’aident à m’ouvrir sur le monde. Static Shot, c’est ma façon de rencontrer toutes ces danses, à travers des images.

Propos recueillis en novembre 2024 par Vincent Théval

Biographie de Maud Le Pladec

Après avoir suivi la formation exerce au Centre chorégraphique national de Montpellier, Maud Le Pladec est interprète pour plusieurs chorégraphes comme Georges Appaix, Loïc Touzé, Mathilde Monnier, Mette Ingvartsen ou encore Boris Charmatz. En 2010, elle crée sa première pièce Professor (prix de la Révélation Chorégraphique du Syndicat de la Critique), premier volet d’un diptyque autour de la musique de Fausto Romitelli puis en 2011, elle crée le second volet : Poetry. En 2013, Maud Le Pladec est lauréate du programme Hors les Murs de l’Institut français et effectue une recherche à New York sur le courant de la musique post-minimaliste américaine qui donnera naissance à Democracy avec l’Ensemble TaCtuS et CONCRETE avec l’Ensemble Ictus.

En 2015, elle initie un nouveau cycle de créations autour de la parole donnée aux femmes en cocréant Hunted avec la performeuse new-yorkaise Okwui Okpokwasili. En 2016, elle travaille à l’Opéra national de Paris à la mise en scène d’Eliogabalo par Thomas Jolly et sous la direction musicale de Leonardo García Alarcón. Parallèlement, Maud Le Pladec est artiste associée à La Briqueterie — CDCN du Val-de-Marne. En janvier 2017, elle succède à Josef Nadj à la direction du Centre chorégraphique national. En 2021, elle présente Static shot avec le CCN — Ballet de Lorraine, et Counting stars with you (musiques femmes), une création dédiée au matrimoine musical. Et en 2022, elle crée Silent Legacy au Festival d’Avignon.

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