Avec Inhale Delirium Exhale, Miet Warlop déploie cinq mille mètres de soie et déclenche une tempête sensorielle, où matière et corps s’enchevêtrent. La chorégraphe et plasticienne belge y interroge nos états de crise et la manière dont un groupe affronte collectivement la texture incertaine du monde.
Pourquoi avoir choisi de travailler avec cette matière unique, ces rouleaux de soie qui envahissent l’espace ?
Une décision naît toujours d’un long processus. Une idée s’impose, insiste, jusqu’à devenir incontournable. Pendant la création, je me fie à des sortes de guides intérieurs, auxquels j’accorde ma confiance. Le tissu s’est imposé comme un moyen d’aborder la turbulence de notre époque. Au départ, j’ai fait des essais avec des chutes dans mon atelier. Le coton s’est avéré trop résistant, la soie, au contraire, épouse chaque geste, parfois avec un léger retard. Elle est légère, modulable, un pan immense peut se replier en un mouchoir de poche. En observant ces qualités, j’ai perçu un lien avec ce que nous vivons : une folie gigantesque qu’il faut pourtant apprendre à plier, à enrouler, pour parvenir à continuer à avancer, pour tenter de ne pas être collectivement terrassés.
Comment avez-vous exploré ces liens entre tissu, mouvements et agitation ?
La peinture baroque m’a inspirée. Ces grands drapés qui tombent du ciel, s’enroulent autour de corps nus, les étranglent presque, j’y ai vu l’image de notre condition : pris dans une vie émaillée de relations et de contradictions multiples, dans un monde qui globalement déraille. Dans la pièce, nous sommes comme à l’intérieur d’une tête géante où les pans de soie matérialisent cette agitation mentale permanente. Il faut sans cesse ramasser, plier, dégager l’espace, être aux prises avec ce qui nous tombe sur la tête et arrive d’on ne sait où, et poursuivre. Le tissu seul ne fait rien, le défi a été de le maintenir constamment en l’air, d’y insuffler du mouvement. La pièce est techniquement et physiquement éprouvante. L’équipe connaît à présent chaque centimètre de ces rouleaux, leurs trous, leurs usures.
Comment les interprètes ont-ils travaillé en relation à la matière ?
J’ai recentré le travail sur la présence des interprètes et ce débordement de tissu, en observant comment un groupe gère un flot d’informations. Après One Song, ma pièce précédente qui était très frontale, qui vous explosait à la figure, je voulais explorer une autre qualité d’énergie. La chorégraphie s’est construite dans l’écoute du comportement de la matière au contact des corps, j’ai été attentive à des images d’ensevelissement, de disparitions, de ne pas savoir toujours où aller, quoi faire. Chaque tentative d’arriver au premier plan est stoppée, les actions se dissolvent dans une masse de mouvements, d’émotions, de difficultés, de collisions — comme nous vivons aujourd’hui dans une sorte de choc chronique, dans un monde guidé par les mauvaises personnes. Dans mes pièces il n’y a jamais de personnage central, il y a toujours plusieurs personnes qui affrontent des situations difficiles : deuil, perte, délire.
Créer dans le climat actuel semble avoir profondément infusé l’écriture.
Concevoir une œuvre aujourd’hui pose de grandes questions. Tout est à la fois vague et concret, nous demande une vigilance constante pour distinguer le vrai du faux, choisir où apparaître, où disparaître. Il me semble que vivre sans souci ni peur aujourd’hui est assez impossible non ? Mais j’ai été aussi très attentive à écarter les images trop figuratives, qui réduisaient la poésie inhérente au matériau. J’ai préféré travailler avec cette idée d’événements qui nous tombent dessus, s’accumulent, sans que l’on sache quoi en faire et tenter de rester calmes. Le titre le dit : inspirer, délirer, expire. Ce n’est pas un espace vide qui s’ouvre dans la tête le temps de cette respiration, c’est l’inverse : un espace où tout peut surgir de manière inattendue et incontrôlée. Il y a peut-être une part plus sombre que dans mes pièces précédentes, même si elle est aussi très colorée.
« Cette action est une métaphore des tâches intérieures que nous devons accomplir sans cesse. »
C’est ce que vous ressentez, à présent que la pièce rencontre le public ?
Oui, au sens où la pièce n’offre pas de temps mort, pas de lumière au bout du tunnel, pas vraiment de solution. C’est un peu comme vivre une milliseconde d’une crise de panique, mais dans le temps étiré d’un spectacle. Il s’ouvre par un jeu d’enfant, une certaine image de l’innocence, qui se brise brutalement : les deux interprètes se retrouvent sans mains, incapables d’agir ou d’aider. Puis une vague de soie déferle, les engloutit. En une minute, tout est éparpillé, et il leur faut un temps plus long pour faire place nette et pouvoir passer à autre chose. Cette action est une métaphore des tâches intérieures que nous devons accomplir sans cesse.
D’où viennent les couleurs, comment se sont opérés ces choix-là ?
J’ai pu travailler avec Hermès, qui a fourni des rouleaux de soie délaissés. Les couleurs viennent donc de tissus « qui ne comptaient plus ». J’aimais cette idée. J’ai ajouté une étoffe plus laineuse pour incarner l’ombre, personnage à part entière. La lumière peut être une bénédiction pour nos yeux et pour notre paix intérieure, quand on regarde le soleil se coucher ou se lever, quand la lune devient rouge ou que le ciel devient rose. Mais pour moi l’existence de l’ombre projetée sur une surface extérieure est une preuve du fait que nous sommes vraiment vivants, que nous avons des contours, une existence réelle.
La présence de cette ombre est à l’image de la complexité des nombreux états d’être dans cette pièce, où l’on voit des corps humains, mais dont les mains sont étranges, qui semblent parfois fantomatiques… Nos propres images, nos propres questions s’invitent dans l’expérience.
Oui, et il est toujours important de laisser cette liberté aux spectateurs. Mon rôle n’est pas d’imprimer des slogans sur des pans de soie, de dire quoi faire à qui que ce soit. Je crois plutôt qu’il s’agit de partager une expérience. Je n’apporte pas de solutions, je ne détiens pas de vérité. Je traverse les mêmes incertitudes. Inhale Delirium Exhale ne donne pas de mode d’emploi, il ouvre un espace où l’on peut ressentir la confusion, l’angoisse mais aussi la beauté de cette matière vivante. Un peu comme dans Inland Empire de David Lynch, où les images s’enchaînent sans logique narrative mais dans un flux de conscience. Je ne pense pas y voir particulièrement plus clair parce que je suis artiste. Je suis juste effrayée comme beaucoup d’entre nous. En cela cette pièce est comme une radiographie haute résolution, à l’image nerveuse, de nos émotions et de nos intuitions.
Propos recueillis par Marie Pons pour La Villette, septembre 2025
L’artiste visuelle belge MIET WARLOP vit et travaille entre Gand et Bruxelles.
Elle détient un master en arts plastiques de l’Académie royale des beaux-arts de Gand (KASK), où elle a étudié l’art tridimensionnel et multimédia. En 2003, elle remporte le prix du jury Franciscus Pycke du KASK, et l’année suivante, celui du Jeune Théâtre du festival TAZ à Ostende, avec son projet de fin d’études Huilend Hert, Aangeschoten Wild. De nombreuses autres performances, actions et projets ont suivi : SPORTBAND / Afgetrainde Klanken, Cherish the Cherries, Big Heap / Mountain, Springville… Miet Warlop a travaillé à Berlin pendant trois ans et y a conçu Mystery Magnet, pièce jouée plus d’une centaine de fois dans le monde et nominée au Theatertreffen Berlin. Artiste associée du Beursschouwburg depuis 2013, Miet Warlop donne le coup d’envoi du second événement Alligators, un week-end mêlant œuvres multimédias et performances de différents artistes et musiciens, né d’un projet collectif visant à mutualiser les moyens de production pour échapper aux compromis artistiques. En 2014, elle a créé sa propre structure de production Miet Warlop / Irene Wool. Pendant la crise du Covid, Miet Warlop a commencé une série d’épisodes en ligne intitulée Slamming Doors : un format de sitcom qui fonctionne comme une plateforme d’expérimentation et de développement créatif pour la pratique de l’artiste, où les collaborations, les sources et les discussions sont ouvertes aux spectateurs…
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