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© Sjoerd Derine, Summer Dance Forever 2024
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« Quand on waack, on extériorise tout. »

Mounia Nassangaar, chorégraphe et danseuse, à propos de sa pièce S.T.U.C.K.


Mounia Nassangar présente S.T.U.C.K, une performance où la danse, en particulier le waacking, devient un vecteur de libération face aux blocages physiques et émotionnels. Ce style, issu des années 70, se transforme ici en un langage puissant porté par cinq danseuses aux parcours et identités singulières.

S.T.U.C.K sera-t-elle votre première pièce ?

J’ai créé une pièce avec Ma Dame Paris mais on était trois chorégraphes et danseuses-interprètes. Pour S.T.U.C.K, je serai la seule chorégraphe et je ne vais probablement pas danser.

Pourquoi le choix du titre S.T.U.C.K (« coincé » en anglais) ?

Il y a déjà 2 ans, lorsque j’étais en résidence, je me suis coincé le dos. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à écrire ce projet. J’étais énervée de retenir autant de choses au niveau de la parole, qui était de toute évidence la raison de mon blocage physique. Ensuite, pendant le confinement, j’ai fait le parallèle avec des douleurs que j’avais au ventre qui m’empêchaient de marcher, sans pouvoir mettre des mots dessus. J’étais encore une fois « coincée », sans pouvoir trouver les mots justes pour dire ce qui m’arrivait. Aussi, je peux me retrouver face à certaines situations qui me choquent, et en être sidérée, incapable d’exprimer ce que je ressens à ce moment-là. Plus j’avance dans le temps, plus ce sujet m’intéresse en tant que recherche chorégraphique. Je voudrais trouver une réponse par la danse. Cela fait directement écho au waacking, qui est une danse d’urgence et d’expression, née d’une oppression. Quand on waack, on extériorise tout.

« Leurs corps et leurs histoires sont très différentes, mais elles s’expriment par le même style de danse, et se rejoignent sur un vécu fort. »

Vous travaillez uniquement avec des femmes au plateau. Qu’est-ce qui vous amène à faire ce choix ?

Au début je ne m’étais pas fixé de limite au niveau du genre, mais c’est vrai qu’en approfondissant la réflexion, en assumant sa dimension personnelle, je me suis dit que j’avais besoin d’être entourée uniquement de femmes. Peu importe, comment elles se définissent, elles sont porteuses d’une diversité, ce qui me tient à cœur. Oumrata, Suzanne et Serena ont été mes élèves. Ensuite, j’ai souvent vu Clara lors de battles et sa personnalité atypique m’a frappé. Sa danse très singulière, nourrie de UK-jazz, dépasse les codes du battle. Pour finir, j’ai rencontré Nicole en Pologne il y a quelques années, puis en Allemagne, lorsque je donnais un workshop. Elle fait siens les mouvements de waacking, marqués d’une force venant de sa pratique de krump. Dans cette pièce je souhaite mettre en valeur la manière de chaque interprète d’appréhender le waacking, car mon waacking n’est pas du tout le leur. Leurs corps et leurs histoires sont très différentes, mais elles s’expriment par le même style de danse, et se rejoignent sur un vécu fort. Leur danse sort des chantiers battus, elle est engagée et sincère.

À l’origine du mot waacking il y a la référence à « frapper avec force » avec l’onomatopée « whack ». C’est aussi une danse des bras. Y a-t-il un lien ?

Il y a beaucoup de liens, en effet. L’onomatopée on la trouve dans les vieux films de Batman, où l’on peut voir un mouvement précis de waacking, celui de la gifle. Pour ce qui est des mouvements rapides, cela tire son inspiration des arts martiaux, en particulier du Nunchaku. Mais il y a aussi une référence au peintre Art nouveau Erté (1892-1990) dans la position et les gestes des mains, comme aux films tels que Sunset Boulevard (1951), King Kong (1933), où une scène phare du dessin animé Bug’s bunny dans laquelle il imite Igor Stravinsky en chef d’orchestre sans baguettes. C’est certainement pour ça qu’on a cette impression de prédominance des bras et des mains, parce qu’on s’amuse à danser sans bouger les jambes, « to hit the beat » (marquer le son) seulement avec les bras. En club, ils et elles s’amusaient beaucoup à jouer aux devinettes sur la musique, par exemple à deviner le personnage qu’on imite, comme Wonder Woman.

Quels autres éléments caractérisent le waacking ?

Le waacking est né dans la côte Ouest des États-Unis, à Los Angeles, au cours des années 1970, dans un lieu devenu mythique : le « Ginos Club ». Il se danse principalement sur du disco. C’est une pratique où l’on cherchera à se mettre en avant, comme si on était le personnage principal de son propre film, car le cinéma est un élément très important dans le waacking. La mode l’est également, mais plutôt liée au contexte historique de sa naissance. Contrairement à d’autres disciplines, comme le voguing composé de familles d’artistes (houses), le waacking est plutôt solitaire. Néanmoins, il y a eu des initiatives comme celle de Tyrone Proctor (1953-2020) qui a créé la House of Waacking, implantée aujourd’hui dans plusieurs pays. En règle générale, ce sont majoritairement des collectifs ou des crews, comme Ma Dame Paris, dont je fais partie, ou Forêt Noire au Canada, qui forment la communauté des waackers.

Quelle place accordez-vous à la musique dans cette pièce ? Comment elle rejoint l’histoire du waacking ?

La musique aura une place centrale dans cette pièce. Je vais travailler avec Mac L’Arnaque, beatmakeuse nantaise que j’ai rencontré il y a 2 ans. Dans les sons disco, il y a des morceaux qui peuvent durer 14 minutes, composés de l’introduction, le refrain, le couplet et un « break » musical plutôt sans paroles, très dense tant au niveau de la mélodie comme du rythme. Ce sont des passages longs, parfois jusqu’à 5 minutes, avant que les paroles reprennent, qui permettaient aux waackers de s’exprimer. C’est un détail particulièrement important pour moi et l’a été pour le DJ Michael Angelo († 1992), à l’origine du waacking, qui jugeait les danseur·ses sur ces passageslà. Il était prêt à enlever le vinyle s’il estimait que la danse n’était pas à la hauteur de la musique. Ce rapport là est essentiel dans mon travail, par ailleurs ouvert sur d’autres esthétiques que le disco.

Vous êtes proche du milieu du stylisme, avez collaboré avec Jean-Paul Gaultier… Comment cette affinité va-t-elle trouver une place dans Stuck ?

Il est évident qu’il y aura une attention particulière à la mode, car j’y suis très attachée. Les interprètes ne seront pas habillées de la même manière, afin de respecter et de mettre en valeur la personnalité de chacune. L’idée n’est pas de reconstituer le style des années 1970, mais de faire référence à notre époque.

Propos recueillis le 14 mars 2023

Biographie de Mounia Nassangar

Mounia Nassangar découvre le waacking et le voguing en 2007, année où elle intégre la Ballroom de la scène parisienne en devenant membre de l’iconique House of Mizrahi (2014) devenue aujourd’hui House of Gorgeous Gucci, où elle se spécialise dans le runway. En parallèle, six années durant, elle pratique le waacking en amateur jusqu’à en faire sa spécialité et emporter plusieurs battles nationaux et internationaux.

Alors qu’elle se forme en danses académiques, elle cofonde en 2016 le collectif de waacking Ma Dame Paris, avec Josepha Madoki et Sonia Bel hadj Brahim. Au sein de celui-ci, elles développent shows, battles, vidéos et stylisme. Depuis 2017, elle organise des évènements pour promouvoir la culture waacking et en 2022 elle crée l’association Waack in Paris. Parmi ses nombreuses collaborations dans le monde de l’art (Alune Wade, Marine Bercot, Gaspard Noé, Aya Nakamura, Kelela), elle est danseuse, mannequin dans le Jean-Paul Gaultier Fashion Freak Show et interprète d’Earthbound de Johanna Faye et Saïdo Lehlouh.

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