Avec tamUjUntU, Paulo Azevedo crée une pièce chorégraphique à la croisée des danses urbaines brésiliennes et sud-africaines. Conçue comme une partition collective, elle fait dialoguer Passinho, Pantsula, samba et amapiano à partir d’un geste simple : une fête spontanée dans l’espace public. Entre mémoire diasporique et cultures de rue, tamUjUntU devient un espace de mouvement partagé, entre résistance et célébration.
tamUjUntU est née d’une improvisation entre danseurs et danseuses brésiliens et musiciens sud-africains sur le parvis du Théâtre de Tremblay‑en‑France : comment cette rencontre a‑t‑elle façonné la pièce ?
C’était en 2022, lors du festival 3D (Danse Dehors Dedans) les Sud‑Africains de Via Katlehong sortaient de scène ; nous, Brésiliens, venions de danser en extérieur. Lorsque, sur l’esplanade, un DJ sud‑africain a lancé de l’Amapiano, nos danseurs brésiliens ont répondu en Passinho, et soudain le Pantsula s’est mise à converser avec la samba sans que personne n’en décide. J’y ai immédiatement perçu la matrice d’un projet, dans l’idée que la fête — cet « extraordinaire » qui surgit dans et de l’ordinaire — peut devenir une méthode de création, en ouvrant un espace où cette fête – dont j’ai aussitôt senti qu’il fallait préserver la vitalité brute – précède la forme. Depuis lors, chaque répétition de tamUjUntU cherche à recréer ce choc franc, ces « étincelles » entre périphéries, à conserver cette « pulsation de rue ». Ainsi la structure même de la pièce reste-t-elle souple, pour que l’inachevé et la surprise puissent y entrer, voire y gouverner.
« tamUjUntU, c’est un mot bancal, donc vivant, qui embarque deux cultures et refuse la soi-disant pureté linguistique. »
Que signifie le titre, tamUjUntU ?
Au Brésil, tamo junto — « on est ensemble », « restons soudés » — se dit comme on se donne une accolade. Les rues de Rio dont la rue Carioca sont scandées de tamo junto. Écrire le tout d’un seul trait, c’est transformer deux réalités en un seul mot, un seul souffle. Par ailleurs, j’ai remplacé le o par un u pour faire entendre le U de l’Ubuntu sud‑africain, ce « je suis parce que nous sommes », cette philosophie africaine portée par les valeurs de l’humanisme et de la bienfaisance. Ce glissement graphique et langagier suffit à relier deux continents et à rappeler que la solidarité populaire est un acte poétique et politique. tamUjUntU c’est donc un sésame, tout autant qu’un clin d’œil à la diaspora ; un mot bancal, donc vivant, qui embarque deux cultures et refuse la soi-disant pureté linguistique. C’est un mot voyageur, bricolé, qui garde en lui la musique des rues.
Comment articulez‑vous ces différents langages chorégraphiques venus des marges, Pantsula, Passinho, Amapiano, Samba… ?
Chaque danse porte en elle des strates d’histoire, appartient à une généalogie populaire. Aucune d’entre elles n’est « pure » : le Pantsula n’existerait pas sans les danses des mineurs, le Passinho vient des arriere‑cours des favelas… Mon rôle est de provoquer des collisions et de veiller à ce que l’énergie du backyard et de la rue reste visible, même sous les projecteurs. En studio, je commence par construire des solos et duos très ancrés dans l’identité de chaque interprète, puis je laisse les vocabulaires se contaminer jusqu’à former un idiome inédit. C’est une contagion miraculeuse que je prends plaisir à infléchir : ralentir le Pantsula, accélérer la samba, bousculer les cadences… Et quand plus personne n’est certain de la « paternité » d’un pas, alors je sais que le matériau est prêt ! Enfin, je ne nomme pas ces hybridations ; c’est aux critiques de le faire (rires) !
Que recouvre la « méthodologie des 4D » : Désobéissance, Déséquilibre, Déconstruction, Déformation, sur laquelle s’appuie votre travail ?
La Désobéissance ouvre la porte : elle m’a ouvert celle de l’art tandis que je grandissais dans une ville pétrolière qui me destinait davantage à la raffinerie… Le Déséquilibre est la condition même du mouvement, à l’inverse d’un corps parfaitement stable qui, selon moi, est un corps mort. La Déformation admet que chaque danseur incarne et propose un territoire politique singulier ; nous ne cherchons pas l’uniformité, mais son contraire. Enfin, la Déconstruction joue avec les fluctuations possibles de tempo, de vélocité, de phrasé et de rapports de force. Il s’agit notamment de détourner un motif de danse très identifiable jusqu’à le rendre méconnaissable. Ces quatre axes dessinent un carré de jeu – hors dogme et sans décorum – au sein duquel la chorégraphie se régénère. Cette “pédagogie des 4 D” traverse d’ailleurs tous les champs de ma pratique : danse, littérature et cinéma.
Que signifie l’omniprésence de la poussière de terre rouge dans la scénographie ?
Claquer le sol et faire jaillir la poussière, c’est rappeler que nos danses naissent dans les arrière‑cours, pas sur le marbre des centres‑villes. Cette poussière colle aux chaussures, s’accroche aux projecteurs : elle témoigne d’une origine qu’on ne peut balayer d’un claquement de doigts scénographique. Dans la Pantsula comme dans les rituels afro‑brésiliens, on frappe le sol – et la poussière s’élève. Cette poussière, c’est le backyard, la cour où les enfants inventent leurs danses. Sur scène, je veux retrouver ce sol brut : chaque coup de pied soulève un étincelant nuage de terre, rappelant l’origine populaire de nos gestes.
Vous privilégiez des résidences longues pendant lesquelles tout est filmé : quelle est l’intention de cette « caméra embarquée » en création ?
Je refuse l’audition “chronomètre”, c’est pour moi un non-sens. À Johannesburg, j’ai passé une semaine entière avec tous les danseurs, à raison de cinquante heures de travail et autant de moments de vie, de promenades, de repas partagés. Même chose à Rio. La caméra, dans ces moments-là, saisit précisément le geste furtif – un rire, une colère, un pas volé dans la rue – que je réinjecte ensuite au plateau. La vidéo est à la fois un gage et un passeur de gestes authentiques et enracinés, et le montage devient dès lors un véritable carnet de laboratoire ; autrement dit, la vidéo ne sert pas à archiver, mais à composer la partition chorégraphique.
Que souhaiteriez‑vous que le public emporte en sortant de la salle ?
tamUjUntU veut montrer que l’interdépendance – l’Ubuntu – n’est pas un concept abstrait : c’est un battement de pieds au même rythme, une poussière partagée, une fête où l’on tient debout parce qu’on se tient ensemble. Si le public quitte la salle avec l’impression d’avoir vu une seule communauté de corps, de souffles et de rythmes, sans plus savoir ni se demander qui est Sud‑Africain et qui est Brésilien, alors tamUjUntU aura rempli sa promesse : montrer que, réunis, nous sommes plus forts. Pourvu qu’il emporte cet élan commun qui subsiste !
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, juin 2025
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