Avec Doom, sa deuxième création, Théophile ‘Rokej’ Bensusan explore le temps comme matière chorégraphique. Entre hip-hop freestyle, influences contemporaines et musique live, il façonne un langage où le mouvement dialogue avec les rythmes et les énergies des interprètes. Dans cet entretien, il revient sur son processus de création, son rapport au freestyle et son attachement à La Villette.
Le temps est la clef de voûte de votre deuxième création. Comment êtes-vous parvenu à le matérialiser à travers les corps en mouvement des interprètes ?
D’après mon professeur Thony Maskot, la danse est « le jeu de la trinité mouvement/espace/temps ».
Bien sûr, avant de travailler sur Doom, les interprètes ont, dans leur pratique, développé la maitrise de ces notions, consciemment ou inconsciemment. Leurs danses contiennent déjà tous les temps et les dynamiques différentes dont la pièce a besoin.
Je suis parti de ce que les interprètes m’inspirent : le calme, le silence et la force intérieure sont incarnés par William ; Konh-Ming représente l’euphorie, le « rush-hour » et l’explosion ; Mariam symbolise la dualité et une tension. J’avais besoin de réunir des danseurs qui proposent des énergies opposées, des personnes capables de suivre leur rythme, celui de l’autre et celui du groupe.
Parfois, la matérialisation à travers le corps s’est faite simplement en suivant ce que la musique de Mathieu et Lucas nous suggéraient.
« En France, nous avons la chance d’avoir une diversité incroyable dans la catégorie hip-hop freestyle, surtout à Paris. »
Quel point de vue portez-vous sur le hip-hop freestyle aujourd’hui ?
En France, nous avons la chance d’avoir une diversité incroyable dans cette catégorie, surtout à Paris. Nous avons plusieurs écoles et une pluralité de styles et courants qui s’affrontent, ce qui fait de Paris l’une des capitales du hip-hop freestyle dans le monde.
Cette diversité de styles peut donner le vertige pour un néophyte ou quelqu’un qui souhaite comprendre les composantes de cette danse ; en réalité c’est une richesse qui reflète la créativité, l’originalité, l’inclusion et l’innovation perpétuelle dans ce milieu.
J’ai l’impression d’être sorti de la « course des battles » et de l’admirer de loin. Cela me permet de me rendre compte à quel point cette culture est la meilleure chose qui me soit arrivée. Dans ma démarche chorégraphique, j’ai envie de rendre hommage à toutes ces danses qui m’ont nourri dans ma pratique du hip-hop freestyle comme le krump, l’electro ou encore le contemporain. Je m’efforce de conserver ces énergies pour les ramener au plateau, c’est toute une science.
Dans quelle mesure votre formation en danse classique et contemporaine a-t-elle nourri votre inspiration ?
Cette formation était courte, elle a duré six mois à l’Académie Internationale de la Danse, cependant elle a été très riche en apprentissages. J’ai acquis une compréhension du corps plus approfondie et plus poussée. J’ai aussi compris que je n’arriverai jamais à réaliser le grand écart, et c’est ok !
« Partager la scène avec Floyd Shakim et Nouveau Monica donne l’impression que rien ne peut nous arriver et que la danse est protégée. »
Pourquoi était-il important pour vous que les compositeurs Floyd Shakim et Nouveau Monica interprètent leurs musiques sur le plateau, en live ?
Le processus de création est beaucoup plus plaisant en étant en contact direct avec les compositeurs. Partager la scène avec eux, donne l’impression que rien ne peut nous arriver et que la danse est protégée.
Dans la symbolique de Doom, ils endossent le rôle de « maîtres du temps ». Ceux sont eux qui nous font traverser toutes les dynamiques. On souhaite que le public puisse être témoin de ce dialogue en direct.
Doom a été créé dans le cadre du programme Initiatives d’Artistes en Danse Urbaine. Comment s’est déroulée cette résidence à La Villette ?
Nous y sommes toujours bien accueillis. La Villette c’est comme la maison, j’y ai fait mes premières résidences quand j’ai commencé à travailler en tant qu’interprète avec la compagnie Black Sheep (Saido Lelouh et Johanna Faye) et Yudat. C’est un lieu rempli de souvenirs, je continue d’en créer d’autres à chaque fois que je reviens avec Benthé !
Propos recueillis par La Villette en mars 2025
En 2005, c’est à l’âge de 12 ans que Théophile “Rokej” Bensusan découvre le b-boying dans la cour de son collège. Dès lors, sa curiosité et sa passion pour la culture Hip-Hop ne cessent d’évoluer en se tournant également vers le graffiti et la musique. Il rejoint la formation aux Danses Urbaines de Thony MASKOY, au sein de l’école Kim Kan à Paris, avant d’intégrer l’Académie Internationale de la Danse où il se familiarise avec les disciplines classiques, moderne et contemporaine.
La rencontre avec avec les chorégraphes Johanna Faye et Saido Lelouh l’amène à intégrer la compagnie Black Sheep en 2015, notamment sur la pièce FACT. En 2016 il monte sur la scène Charlie Parker à la Villette avec YUDAT, collectif de danseurs freestyle avec lequel il remporte des battles en France, Allemagne, Chine, Italie, Hollande. Jusqu’à ce jour, son parcours avec YUDAT laisse une empreinte majeure dans sa pratique et sa vision artistique.
Par la suite il rejoint la compagnie franco-allemande Wang Ramirez en 2018 pour une reprise de rôle dans la pièce «Borderline» lors d’une tournée aux États-Unis et au Canada. En 2020 il fonde la compagnie Benthé et commence l’écriture de VOILÀ , pièce soutenue par Initiatives d’Artistes en Danses Urbaines – La Villette et le CCN de Créteil.