Inauguré en 2022 en partenariat avec la délégation académique aux arts et à la culture (DAAC) du rectorat de l’académie de Paris, le projet « Grandir à La Villette » s’inscrit à la fois sur le territoire et sur la durée. Engagé pour quatre années avec le Réseau d’Éducation Prioritaire Rouault (trois écoles maternelles, trois écoles élémentaires et un collège) « proches du Parc », ce jumelage permet aux enseignants et aux élèves de s’approprier La Villette et son offre, au fil de sorties, spectacles, ateliers et formations.
Le programme « Grandir à La Villette » réunit sept établissements du Réseau d’Éducation Prioritaire Rouault : les écoles élémentaires Cheminets, 30 Manin, 40 Manin, les écoles maternelles Prévoyance, Noyer Durand, 34 Manin et le collège Georges Rouault. La proximité avec le périphérique de ces établissements, situés dans le 19e arrondissement de Paris, tout près du parc de la Villette, constitue parfois une barrière psychologique : tout l’enjeu du projet consiste alors à permettre aux enseignants, aux élèves et à leurs familles de s’approprier ce parc.

Pour cela, le projet de jumelage obéit à un certain nombre de principes et objectifs, travaillés de concert entre les équipes de La Villette, des établissements scolaires et du rectorat. Il s’agit d’abord de miser sur la pluridisciplinarité d’un lieu où coexistent et dialoguent la danse, le cirque, la musique, les arts plastiques ou encore les activités autour de la biodiversité, en lien avec la ferme et les Jardins passagers. Une diversité d’offre qui permet de toucher un grand nombre d’enseignants, qui ont chacun des intérêts différents. Dans cette même logique, le jumelage prévoit chaque année plusieurs projets, de façon à impliquer davantage d’enseignants et d’enfants.
L’ambition de « Grandir à La Villette » est de toucher chacun des établissements du REP+ Rouault : au moins une classe des sept écoles participe au projet chaque année. Ensuite, un accent particulier est mis sur la rencontre entre des élèves de différents âges et niveaux. Instaurer le plus grand nombre possible de moments en interdegré est particulièrement vertueux : cela permet par exemple, à travers une pratique artistique, de désamorcer l’appréhension que peuvent avoir les plus jeunes quant à leur futur établissement – puisqu’ils rencontrent les plus grands et découvrent le site – ou encore de responsabiliser les collégiens, amenés à s’engager avec et auprès d’élèves des écoles maternelles ou élémentaires. Admiration, empathie, responsabilisation : dans ces temps communs, la connexion entre les générations est frappante.
Chaque année, « Grandir à La Villette » propose donc trois parcours dans lesquels sont associés des ateliers de pratique, des spectacles et des rencontres avec des artistes : l’un est axé sur le corps (cirque et danse), l’autre sur les arts plastiques et le troisième sur la biodiversité.
Viens, je t’emmène
En 2024-2025, le parcours lié aux arts plastiques s’intitulait Viens, je t’emmène et réunissait quatre classes autour du spectacle Sous la surface de Coralie Maniez et la Compagnie Écailles. Cet éloge du brouillon questionnait les notions de réussite et d’échec. Les élèves ont ainsi participé à trois ateliers : un sur le brouillon, où ils ont peint de grands calicots à partir de tâches et autres accidents ; un sur les ombres et un sur le papier froissé.
« Ce bout de papier, on lui donne une forme mais surtout on lui donne notre énergie, notre mouvement : même si on ne sait pas ce que ça représente, on sent qu’il y a de la vie. »
Valérie Nivet, intervenante d’ateliers à Little Villette
C’est à l’atelier « Papiers froissés » qu’une classe de 5e du collège Georges Rouault est conviée en ce mercredi 7 mai 2025, au sein de Little Villette. Dans une partie de la pièce, sont posés au sol les travaux réalisés lors d’une précédente séance, des grandes bandes de papier très fines, peintes avec de l’aquarelle et beaucoup d’eau qui ont formé des tâches psychédéliques. Le groupe prend place un peu plus loin, en cercle sur un immense carré de papier. Devant chacun, un petit bout de kraft grossièrement déchiré que les élèves appréhendent d’abord par le son, les yeux fermés tandis que les intervenantes Valérie Nivet et Julie Langlet tapotent un rythme des doigts sur une feuille. L’imagination travaille et on reconnaît une pluie de grêle, des chevaux ou du vent. À eux de jouer aux bruiteurs, en tapotant puis en chiffonnant leurs feuilles, chacun avec une technique et une énergie différentes, en une réjouissante polyphonie. Julie Langlet invite les élèves à regarder le morceau de papier ainsi froissé que chacun a reposé devant soi : « Sans le toucher, essayez d’évaluer si vous voyez un personnage apparaître ».
Après ce nouveau travail d’imagination, les élèves vont essayer de modeler leur personnage. Valérie Nivet leur conseille de trouver d’abord les yeux ou le nez, et donc la direction du regard. Chacun s’affaire à trouver une forme à son papier en le froissant, le dépliant, le compactant avec force torsions, tandis que les deux médiatrices parcourent le cercle pour conseiller et aider. Les élèves vont maintenant – chacun leur tour – animer leurs personnages. Il faut trouver des solutions pour leur « donner vie » et là aussi tirer parti des accidents et hasards, les assumer et les augmenter si besoin. Ces consignes comprises, tout est possible : certains personnages ont des formes extravagantes qu’un bon sens du mouvement et du rythme rendent crédibles. La variété des propositions est grande, à partir d’un matériau pauvre et manipulé rapidement : ce n’est pas l’habileté que l’on sollicite ici mais bien la capacité à mobiliser son imagination et à expérimenter pour trouver les bons gestes. La suite de l’atelier décline l’exercice avec une matière un peu différente : une très grande feuille de papier froissé blanc que Valérie Nivet sort lentement d’une poubelle en plastique noir pour fabriquer et animer un personnage en temps réel devant les élèves.


Avec cette même feuille, ils et elles vont maintenant s’y essayer à tour de rôle, avec des propositions très différentes et souvent convaincantes. « Il faut adapter ses idées à la réalité de la matière, conseille la marionnettiste. Ce bout de papier, on lui donne une forme mais surtout on lui donne notre énergie, notre mouvement : même si on ne sait pas ce que ça représente, on sent qu’il y a de la vie. » Ces conseils, les élèves les appliqueront le samedi 17 mai, lors de la grande restitution du parcours Viens, je t’emmène, une installation et des performances qu’ils présenteront à Little Villette entourés de leurs familles et leurs enseignants.
Des formations pour les enseignants
Le jumelage entre La Villette et le REP+ Rouault prévoit des heures de formation et des temps de coordination – sans les élèves. C’est à la fois précieux et une nécessité lorsqu’il s’agit de faire se rencontrer et travailler ensemble treize enseignants en charge de niveaux différents. Ce plan de formation a été mis en place après avoir analysé les difficultés rencontrées aux débuts du projet, lors de l’année scolaire 2023-2024. À la clé, dix-huit heures de formation durant lesquelles les enseignants, qui mènent les parcours d’éducation artistique et culturelle avec leurs classes dans le cadre du projet de jumelage 2024-2025, se retrouvent à La Villette. L’objectif : réfléchir à la meilleure façon d’exploiter les apports culturels et artistiques en classe, mais aussi penser ensemble le planning, la logistique et le travail nécessaire sur la parentalité afin de mobiliser et d’impliquer les familles.
Ces heures réparties sur l’année permettent aux enseignants de se retrouver régulièrement à La Villette, où ils et elles forment un groupe, dialoguent, construisent ensemble et partagent leurs doutes, réussites et difficultés pour donner du sens à ces projets croisés. Mais ces temps sont aussi – et avant tout – des moments d’apports théoriques, pratiques et artistiques.
Les enseignants ont ainsi pu échanger avec la conseillère départementale pédagogique en arts plastiques de Paris, Véronique Pascault, lors d’une journée dédiée à l’éducation artistique et culturelle ou encore passer une demi-journée avec Coralie Maniez, autour de la pratique artistique et d’une transmission de matière que les enseignants pourront explorer avec leurs élèves en classe, outils pédagogiques pour préparer la sortie à La Villette.
Une fin d’année en pop-up
En ce mardi 17 juin 2025, c’est La Villette qui vient aux élèves : Coralie Maniez s’engage de bon matin dans une tournée de trois écoles (maternelles et élémentaires) du REP+ Rouault, où elle va présenter une petite performance devant des élèves qui n’ont pas été prévenus de sa venue. Un Pop-up comme La Villette en a le secret, coda marquant la fin d’une année de spectacles, visites, rencontres et ateliers. Dans les classes et les couloirs, on voit d’ailleurs accrochés les calicots réalisés par les élèves lors d’un des ateliers suivis à Little Villette. Devant la classe de grande section de l’école maternelle 34 Manin à 8 h 40, puis devant les CP de l’école élémentaire 30 Manin à 9 h 20 et enfin devant les enfants de grande section de l’école Prévoyance à 10 h 30, le rituel est le même : la marionnettiste et metteuse en scène entre dans la salle où les élèves sont au travail, suivie de quelques membres de l’équipe de La Villette, qui seront les régisseuses d’un jour en s’occupant de lancer la bande son du court spectacle. Assise devant la classe, Coralie Maniez s’applique d’abord à dessiner sur une feuille blanche avant de rater, biffer et finalement froisser son dessin et le mettre en boule dans sa poche, puis de le ressortir pour l’examiner de plus près. Là, le brouillon chiffonné se transforme sous ses doigts en une série de petites sculptures animées, devant des enfants attentifs et curieux : « C’est un dragon ! Une fleur ! Un oiseau ! Une tortue ! ».
La conversation qui s’ensuit dévoile un peu les trucs et astuces de l’artiste et revient sur la notion de brouillon, au cœur du spectacle Sous la surface, dont les élèves se souviennent très bien – comme ils se rappellent parfaitement les différentes étapes du parcours proposé dans le cadre de « Grandir à La Villette ». Les CP sont fiers de montrer leurs cahiers de brouillon où, toute l’année, ils se sont entraînés à former des lettres, ont buté, tremblé, raturé, recommencé et réussi. Un lien parmi tous ceux tissés entre leur quotidien et le vaste spectre de propositions qu’offre le parc, lieu voisin devenu familier.

Entretien avec Olivia Deroint, déléguée académique – conseillère de la rectrice, DAAC (délégation académique aux arts et à la culture) – rectorat de l’académie de Paris
Quels sont les principes d’un jumelage ?
Un jumelage s’organise – sur trois ans – entre une structure culturelle et un réseau d’éducation prioritaire (les écoles classées REP ou REP + et un collège, en tête de réseau sur un territoire donné). Au sein de ce territoire, l’objectif est de former la majorité des enseignants de ces écoles et du collège, de permettre aux élèves de fréquenter la structure partenaire de manière régulière et de mettre en œuvre des projets de pratique artistique dans les classes, accompagnés par un artiste professionnel qui rayonne sur tout l’établissement. Les enseignants et les professeurs de la Ville de Paris peuvent également préparer ou prolonger ces temps de pratique artistique menés avec des artistes en création.

« Nous souhaitons donner des clés aux enseignants pour pouvoir travailler en toute autonomie avec La Villette une fois le jumelage terminé. »
Olivia Deroin
Que permet le temps long du jumelage ?
Nous cherchons à travailler le parcours d’éducation artistique et culturelle des élèves – inscrit dans les textes depuis 2013 – en construisant de la cohérence et du sens, de façon à ce qu’ils en perçoivent la progression. Ils apprennent à connaître l’activité de La Villette, découvrent différents métiers et construisent une curiosité et une capacité à analyser ce qu’ils voient et pourquoi ils l’apprécient ou non. La notion de plaisir se construit, ainsi que leur esprit critique. Quant aux professeurs, ils n’ont ni la même culture ni la même formation initiale ni les mêmes pratiques culturelles personnelles. Nous souhaitons leur donner des clés pour pouvoir travailler en toute autonomie avec La Villette une fois le jumelage terminé.
Comment s’organise leur formation ?
Nous proposons à l’ensemble des enseignants des établissements une formation généraliste sur La Villette, pour découvrir le lieu et ses possibilités. Pour les professeurs impliqués dans des projets incluant des interventions d’artistes professionnels, les formations portent sur des sujets plus spécifiques.
Par exemple, Coralie Maniez a proposé une formation sur l’utilisation du brouillon comme matière plastique à explorer avec les élèves. Les formations de l’académie ont toujours lieu sur site, et nous essayons de faire pratiquer aux professeurs ce qu’ils feront ensuite vivre à leurs élèves avec un artiste. Cela permet de lever des craintes, mais aussi d’affirmer l’ancrage des projets d’éducation artistique dans les apprentissages. Ces séances de pratique s’accompagnent de moments de concertation pédagogique, puisque les enseignants viennent en équipe. Ils peuvent ainsi co-construire des projets avec les artistes.
Quelle place tenez-vous dans le dialogue qui s’engage entre la structure culturelle et les établissements scolaires du réseau ?
Notre rôle a d’abord été de mettre en place la dynamique des jumelages. Nous nous occupons de toute l’armature administrative, de la coordination au financement en passant par la formation, qui est élaborée essentiellement par les professeurs relais que la DAAC met à disposition des structures culturelles partenaires sur les trente jumelages déployés dans les trente REP et REP + de l’Académie de Paris.
Quel regard portez-vous sur le jumelage entre La Villette et le réseau Rouault ?
La politique d’action artistique à La Villette est très ancienne, avec une équipe remarquablement formée. C’est un partenariat de grande qualité, en accord avec les orientations de l’académie. Ce qui m’a semblé particulièrement intéressant, c’est la prise en compte progressive des enfants porteurs de handicap ou à besoins particuliers. La professeure relais que nous avons placée à La Villette est elle-même enseignante dans une structure qui s’occupe d’enfants handicapés et elle a formé l’équipe, qui a depuis fait évoluer ses pratiques d’accueil des publics. Enfin, la capacité d’accueil de La Villette est remarquable : des enfants, bien sûr, mais aussi des familles. Les élèves deviennent des ambassadeurs du lieu et demandent souvent à leurs parents d’y retourner le week-end. Par ailleurs, La Villette invite régulièrement des professeurs à des représentations, qui eux-mêmes en parlent à leurs élèves. La dynamique qui se met ainsi en place est fabuleuse, gage de pérennisation des actions et de renouvellement des publics.
Établissements du projet « Grandir à La Villette »
– École maternelle Prévoyance
29 rue de la Prévoyance, 75019 Paris
– École maternelle Noyer-Durand
5 rue du Noyer-Durand, 75019 Paris
– École maternelle Manin
34 rue Manin, 75019 Paris
– École élémentaire des Cheminets
16 rue des Cheminets, 75019 Paris
– École élémentaire Manin (école A)
40 rue Manin, 75019 Paris
– École élémentaire Manin (école B)
30 rue Manin, 75019 Paris
– Collège Georges Rouault
3 rue du Noyer-Durand, 75019 Paris
Le projet « Grandir à La Villette » saison 2024-2025 en chiffres :
de formation pour les enseignants référents
dans les Jardins Passagers et la Ferme pédagogique
d’arts plastiques en lien avec les équipes de Little Villette
de danse avec les artistes associés à La Villette
Photos Joseph Banderet
Textes Vincent Théval



