Avec Le Tartuffe ou l’Hypocrite, Ivo van Hove s’empare de la version originelle et longtemps censurée de Molière pour en faire une expérimentation sociale brûlante. Resserée autour du désir, de la domination et des conflits familiaux, sa mise en scène révèle un Tartuffe plus humain que manipulateur, et fait surgir, dans un théâtre à vif, l’affrontement toujours actuel entre ordre établi et forces d’émancipation.
Votre pièce met en scène Le Tartuffe dans sa version originelle, récemment restituée par Georges Forestier : qu’est-ce qui a éveillé votre curiosité dans cette version et comment l’avez-vous abordée avec la Comédie-Française ?
La découverte de la reconstruction de la version originale par Georges Forestier a proprement impulsé ce projet théâtral. Les deux axes sur lesquels se concentre le texte, à savoir les scènes d’amour entre Elmire et Tartuffe, d’une part, et la lutte acharnée entre Damis et son père Orgon, d’autre part, m’ont captivé, notamment par la force violente, presque sauvage, qui en émane. Nous avons l’habitude d’aborder chaque texte comme s’il était joué pour la première fois, quelles que soient les lectures qui ont pu en être livrées, méthode d’autant plus fluide et enthousiasmante lors de cette quatrième collaboration avec la Comédie-Française qu’il s’agissait de fait d’un texte inédit sur scène. Pour moi, le théâtre doit être en phase avec son époque.
En quoi cette concentration sur ces relations passionnelles déplace-t-elle selon vous les enjeux dramatiques de la pièce ?
On y gagne et on y perd.En premier lieu, nous perdons l’acte II, peuplé de très belles scènes d’amour entre Valère et Mariane – ici complètement absents -, et de la présence d’une Dorine à qui il confère un rôle presque central. Il n’y a pas non plus d’acte V, mais, en l’occurrence, c’est une chance puisque c’est celui-ci-même qui m’avait toujours dissuadé de monter la pièce. Il ne présente selon moi aucun intérêt dramaturgique : je me refuse à l’idée de ce Roi surgi de nulle, ce Deus ex machina qui sauve la famille d’Orgon et punit Tartuffe. Il est en outre bien connu que Molière avait ajouté cette fin dans la seule intention de flatter Louis XIV et d’obtenir enfin de lui l’autorisation de la représenter. D’autre part, le conflit qui oppose Orgon à son fils Damis gagne en puissance et en ressorts dramatiques. Par ailleurs, et c’est capital, rien ne s’oppose à ce que la relation entre Tartuffe et Elmire vienne occuper le cœur de la pièce, passant de la stratégie séductrice au 2ème acte à une relation sexuelle au 3ème qui laisse à penser qu’ils sont véritablement tombés amoureux. Enfin, j’aime cette absence de résolution définitive. Certes, Tartuffe est chassé, mais cette fin ouverte laisse toute latitude d’imaginer les événements à venir dans la famille…
Le personnage de Tartuffe, loin de l’imposteur que nous connaissons, est avant tout un homme en situation de survie. Comment avez-vous travaillé cette figure d’“hypocrite” au sens littéral de celui qui « donne la réplique », qui « joue » pour exister ?
Tartuffe est un homme misérable qui mendie dans les églises pour vivoter au jour le jour. Il ne possède rien, et rien ne lui permet d’espérer gravir les échelons sociaux pour échapper à son sort. Orgon l’accueille de prime abord par charité : « Enfin le Ciel, chez moi, me le fit retirer, et depuis ce temps-là, tout semble y prospérer. », dit-il. Le « marginal » et le « privilégié » se rapprochent et, très vite, dès lors que Tartuffe se voit attribuer le rôle de sauveur, il se fond dans ce personnage, en excellent acteur, et ce, dans l’espoir d’une vie meilleure, en commençant par l’accès à la plus simple hygiène de vie. Or c’est un rôle qu’il a tant intériorisé qu’il le joue de façon hyper réaliste. Ce rôle devient sa nouvelle identité.
« Comme souvent chez Molière, la famille finit en ruine de ce qu’elle était. »
Dans vos spectacles, le huis clos est souvent le lieu d’un affrontement (idéologique, politique, sentimental, social…). Quelles sont les tensions que vous souhaitez mettre en relief dans le microcosme qu’est la maison d’Orgon ?
La famille d’Orgon fonctionne en système hiérarchique reposant sur l’autorité parentale comme pilier inébranlable : celle du père et, au-dessus de lui, celle de Dieu et de son représentant le Roi. Du moins, est-ce l’image qui en est donnée à voir, parce que Madame Pernelle, la mère d’Orgon, pressent très tôt que cette structure est en voie d’imploser.
Cette crise est typique du XVIIème siècle : l’urbanisation et les premières vagues d’immigration modifient les rapports humains et les positions sociales. L’exemple le plus frappant en est la servante Dorine, qui énonce ici ses idées, ce qui atterre Pernelle dans sa vision du monde médiévale. La pièce devient ainsi une bataille sanglante sur différents fronts, dont la transformation des relations témoigne. Orgon, brisé par la mort de sa première femme, trouve en Tartuffe un sauveur qui le soulage de ses responsabilités de pater familias. Cette rencontre change radicalement sa vie et se mue en rapport de soumission complète. Dans le même temps, l’entente entre le serviteur et le libre-penseur en dépit du décalage de leurs statuts sociaux indique que le prisme de Pernelle est désormais une chose du passé.
Comme souvent chez Molière, la famille finit en ruine de ce qu’elle était.
Quelle a été votre approche des corps dans l’espace ?
Nous avons choisi de construire un espace non réaliste, une installation destinée à servir de cadre à ce qui, pour nous, relève d’une « expérimentation sociale ». Ce décor est une machinerie qui exécute la métamorphose de Tartuffe pour l’intégrer à la famille, en le faisant passer de l’état de clochard à celui d’homme respectable : on le déshabille, on le lave, on le revêt d’un costume très élégant… Dès lors qu’il fait partie de la famille, le décor se déplie comme une série de moyens pour raconter l’histoire de cette expérimentation. Au fond, nous ne sommes pas dans une maison, mais dans l’idée d’une maison.
De quelle « expérimentation sociale » cette pièce est-elle selon vous le levier, et quels en sont les échos contemporains ?
Tartuffe est à la fois un drame conjugal, un drame familial et le drame d’une société en mutation, au sein de laquelle la cohésion se heurte aux désirs individuels. Molière montre comment les évolutions sociales majeures ont une influence inéluctable sur la vie psychologique, sociale et affective des individus. Tel un virus mortel, Tartuffe s’infiltre dans cette famille déjà sur le point d’exploser.
Comme bon nombre de ses comédies, Tartuffe est un drame social. Ce Tartuffe parle d’une guerre qui est loin d’être terminée, une guerre entre conservateurs et progressistes : Madame Pernelle défend un ordre ancien, hiératique, basé sur l’autorité et sa jumelle, l’obéissance, tandis que Cléante, Dorine et Tartuffe incarnent, chacun à leur manière, des forces de changement.
Molière est notre contemporain. Les tensions sociétales dont il parle sont tangibles aujourd’hui.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, novembre 2025
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