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© Philippine Poirier Berlioz
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« Mon esthétique composite est le fruit de toutes ces vies traversées, réunies en un seul et même endroit : une scène de théâtre. »

Mathilda May, autrice et metteuse en scène du spectacle Cut! Des histoires, des vies

Avec Cut! Des histoires, des vies, Mathilda May s’empare de la temporalité accélérée induite par le numérique et les réseaux sociaux pour proposer une exploration sensible des comportements humains à travers le corps, le son et l’humour, offrant un portrait fragmenté et vivant de notre monde contemporain.

Cut! Des histoires, des vies, le premier de vos spectacles qui contient du texte, passe d’une scène à l’autre extrêmement rapidement, rappelant le scrolling des réseaux sociaux. Comment en êtes-vous arrivée à cette forme ?

Ce spectacle est né d’un questionnement sur la nouvelle façon de regarder le monde engendrée par l’irruption du numérique et des réseaux sociaux dans nos vies. Aujourd’hui, le monde est par cet axe observé et donné à voir en accéléré, avec un focus sur les événements, ce qui donne le sentiment d’être toujours un peu à la traîne. Il y a un décalage entre l’accélération technologique et la façon dont on ressent notre vie de l’intérieur. Cette nouvelle temporalité nous interroge tous mais peut-être surtout ma génération, qui a vécu ce bouleversement de façon très spectaculaire, en très peu de temps. Sans chercher à imiter le réel ou à produire un objet documentaire, je me suis emparée de ce sujet avec les outils qui sont au cœur de mon approche artistique — la physicalité, le sound design, le rire — pour le transformer, le théâtraliser, et surtout s’amuser ! De la juxtaposition, de la confrontation de multiples personnages, situations, époques, milieux différents, naît une impression globale de notre monde contemporain, de sa folie, son absurdité, sa beauté.

Le titre, Cut!, qui est court, rythmique, presque musical, pointe vers une esthétique du fragment, du zapping d’un monde à l’autre, mais aussi du glissement, de la bascule, du « twist ». Qu’est-ce que le fait de faire déraper la plupart des situations vous permet de donner à voir ?

L’une des raisons pour lesquelles je crée des spectacles, c’est que je suis passionnée par le comportement humain depuis toujours, que ce soit sur le plan psychologique, physique, moral, éthique… J’adore explorer les états déclenchés par telle ou telle situation, ou comment à l’inverse certaines situations conditionnent un état. Je travaille beaucoup sur les postures, par exemple dans le rapport à l’isolement et/ou au fait d’être ensemble. Dans les transports en commun, on est ainsi à la fois complètement réunis et complètement séparés, ce qui impacte fortement notre posture. Le théâtre, notamment sans parole comme je le faisais jusqu’à présent, me permet vraiment de tendre une loupe, de « zoomer » sur ces états et ces comportements. Or, confrontés à une situation de dérapage, de catastrophe, les êtres humains se révèlent. On est plutôt surpris dans le bon sens d’ailleurs. Les gens sont souvent merveilleusement courageux dans les situations de crise.

« Les interprètes sont des comédiens et non des danseurs, car ce qui m’intéresse c’est de travailler avec des corps qui ne sont pas des corps d’athlètes, qui sont différents, non normés. »

Vous avez mentionné l’importance de la physicalité dans votre travail, renforcée ici par un décor minimaliste, dépouillé, qui concentre l’attention des spectateurs sur les corps au plateau. Comment avez-vous réuni les interprètes, et comment avez-vous travaillé avec eux ?

J’ai tenu des auditions pendant des mois pour trouver le panel le plus varié possible du genre humain, que ce soit en termes d’énergie, de corporalité, de physique, d’âge… (Avec la contrainte néanmoins d’une certaine solidité vu la performance.) Les profils sont très éclectiques, comme une sorte de florilège humain. Pour créer une unité, j’ai essayé qu’il n’y ait pas de doublon, que personne n’empiète sur le registre de l’autre, que tous se complètent et que chacun puisse se déployer dans sa singularité. En répétition, on travaille beaucoup sur la vérité des émotions. Je fais aussi pas mal d’exercices de connexion et de synchronisation. Comme dans tous mes spectacles, la mise en scène est très chorégraphiée, très graphique, avec des ralentis, des arrêts sur image, etc. Mais les interprètes sont des comédiens et non des danseurs, car ce qui m’intéresse c’est de travailler avec des corps qui ne sont pas des corps d’athlètes, qui sont différents, non normés. Et d’aborder le mouvement à partir de leur personnalité, de leur façon de bouger.

Quelle est la place de la musique dans le spectacle ?

Prépondérante. La musique et le sound design, qui sont intimement corrélés, permettent au spectateur de savoir immédiatement où on est (un hôpital, un commissariat de police, un ascenseur, etc.) tout en stimulant son imagination. J’ai toujours énormément travaillé le sound design parce qu’il permet vraiment de développer l’imaginaire. Je pioche dans des banques de sons ou bien je me sers tout simplement de mon téléphone pour enregistrer l’ambiance sonore d’un square, d’une sortie d’école… C’est un travail que j’adore faire en amont, mes spectacles sont quasiment à chaque fois prêts dans leur forme audio avant même les répétitions. C’est passionnant, et fou, car on ne réalise pas la force évocatrice et narrative du son.

Pourquoi faites-vous du théâtre ?

Le théâtre me permet de réunir plusieurs choses qui me traversent et me constituent : mon histoire de danseuse, cette passion première et absolue qui a été mise de côté pendant ma carrière d’actrice (sauf une fois dans Trois places pour le 26, le dernier film de Jacques Demy) ; ce goût du son et de la musicalité ; mon envie de partager la passion que j’ai pour le comportement humain, de raconter des histoires ; et mon attrait pour un certain type d’humour plutôt anglo-saxon. Ce mélange est né d’un questionnement intime. En tant qu’actrice on peut parfois se vivre comme « remplaçable », donc je me suis interrogée sur ma singularité, ma spécificité. La réponse à laquelle je suis arrivée, c’est d’avoir été et d’être toujours traversée par plusieurs disciplines, de les avoir pratiquées, d’avoir un acquis dans le domaine de la corporalité et de la physicalité. C’est comme ça qu’est né cette sorte de mélange où se conjuguent ensemble, de manière indissociable, le corps, la musique, le son, l’état, les situations, le récit. Mon esthétique composite est le fruit de toutes ces vies traversées, réunies en un seul et même endroit : une scène de théâtre.

Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian pour La Villette, novembre 2025

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