Le chorégraphe flamand Wim Vandekeybus revient à La Villette avec sa nouvelle création, variation sur une famille moderne inspirée de la mythologie grecque. Une performance scénique où coexistent cinéma, danse et texte. Infamous Offspring embrasse toutes les variantes des récits mythologiques pour imaginer un portrait de famille où les divinités sont autant de projections des expériences humaines.
Wim Vandekeybus, quels ressorts chorégraphiques et dramaturgiques êtes-vous allé chercher dans la mythologie grecque pour étayer cette approche des relations humaines que propose Infamous Offspring ?
La mythologie grecque m’a toujours fasciné. Pendant des années, je me suis promené avec Les Métamorphoses d’Ovide dans la poche. La puissance des échos entre ces mythes fondateurs et les vies intérieures d’aujourd’hui me fascine. La mythologie offre un terrain de jeu peuplé de figures à la fois surhumaines et profondément humaines dans lesquelles je trouve une forme de vérité, de justesse, d’éclairage pertinent sur nos liens, nos désirs, nos ruptures.
À l’origine, je voulais créer une pièce sur Héphaïstos : ce dieu artisan du feu, boiteux, rejeté, alors qu’il pardonne tout. J’ai immédiatement voulu le faire incarner par une femme, Iona Kewney, contorsionniste-peintre de 50 ans qui brûle ses propres dessins sur scène, car j’étais en quête d’un tel geste, archaïque et impérieux. Au même moment, j’ai lu Fiona Benson, une poétesse britannique qui revisite les mythes à travers une langue contemporaine, et cette lecture percutante a littéralement transformé le projet. Nous nous sommes rencontrés et, ensemble, nous avons tressé un puzzle d’histoires pour une mosaïque de figures parentales divines et d’enfants hors normes, toutes et tous porteurs d’un manque, d’un feu, d’un cri. C’est devenu Infamous Offspring.
Quels parallèles établissez-vous entre ces récits anciens et les réalités familiales d’aujourd’hui ?
Les dieux grecs forment une famille, certes dysfonctionnelle, brutale, chaotique, mais une famille malgré tout, dans laquelle on retrouve les jeux de pouvoir d’aujourd’hui, que ce soit dans la vie sociale ou la vie intime.
J’ai grandi avec cinq frères et soeurs. Très vite, des « rôles » se composent. Dans Infamous Offspring, le huis clos familial prend la forme d’une constellation mouvante de protagonistes prototypaux : le leader, le fragile, le rebelle, l’invisible… Kronos qui dévore ses enfants par peur d’être détrôné représente le patriarche qui veut maintenir sa position. Dionysos, l’étranger que la famille refuse d’adopter, devient la figure du marginal, de l’immigré. Aphrodite, qui trahit, séduit, s’échappe, revient, représente la liberté et l’insaisissable… Tous ces récits mythiques parlent de nous, de nos statuts sociaux, nos décalages, nos luttes intérieures, avec un souffle parfois tragique, toujours incandescent.
« Je suis un chorégraphe de l’action, surtout pas du concept. Selon moi, c’est le corps qui provoque l’émotion, et la pensée suit. »
Comment avez-vous développé le langage corporel de cette pièce ?
Je suis un chorégraphe de l’action, surtout pas du concept. Selon moi, c’est le corps qui provoque l’émotion, et la pensée suit. Le viscéral précède le cérébral. Avec Infamous Offspring, j’ai voulu que chaque interprète incarne son personnage au sens propre : qu’il le porte dans sa chair. Certains n’avaient jamais parlé sur scène ; je les ai poussés à le faire en restant elles et eux-mêmes, avec leurs accents, leurs ruptures, leur souffle. Iona, par exemple, incarne Héphaïstos avec une rage intégrale : elle tord tout son corps, dessine avec du charbon brûlé, enflamme le plateau. Cola Ho Lok Yee, une danseuse venue de Hong Kong, joue une Athéna fine, précise, guerrière, presque froide. Elle parle et danse en même temps, sans jamais rien illustrer. Chacune, chacun a ainsi son langage. Le corps ne démontre rien ; il expose une mémoire, un conflit, une lignée.
Le spectacle entremêle danse, musique, cinéma et texte. Comment ces éléments travaillent-ils entre eux pour enrichir la narration et l’expérience du spectateur ?
Je travaille souvent à la frontière entre le plateau et l’écran. Ici, les figures parentales sont filmées et projetées, pour représenter leur dimension intouchable : Zeus et Héra imposent leur pouvoir à distance, comme des dieux modernes derrière leurs écrans. Les enfants, eux, sont sur scène et bien vivants, en tension. Ce contraste crée une vibration très cinématographique. J’avais d’abord imaginé Warren Ellis, collaborateur de Nick Cave, dans le rôle de Zeus. Il m’a finalement confié sa musique, mais pas son corps (rire). J’ai alors choisi Daniel Copeland, pour sa force posée, son autorité discrète, et Lucy Black dans le rôle de Héra, pour son magnétisme. Nous les avons filmés en planséquence, sans montage, pour garder cette vérité intacte du temps réel. Le texte, co-écrit avec Fiona, est incisif, parfois lyrique, toujours charnel. Et, entre tous ces éléments qui, déjà, interagissent, la musique crée une autre strate de liens. Warren Ellis et une jeune chanteuse turco-belge, avec leur sound design si organique, font de la musique un personnage à part entière.
Comment avez-vous travaillé cette physicalité avec vos interprètes ?
C’est sans doute ce que j’ai le plus aimé dans ce projet. Exceptée Iona Kewney, presque tous les danseurs étaient nouveaux. Dès le premier jour, j’ai ressenti une énergie très forte. J’ai commencé par les écouter. Ensuite, j’ai distribué les rôles non pas en fonction de leur « profil », mais de leur vibration intérieure. Par exemple, Arès est interprété par un danseur extrêmement doux, presque timide, qui devient littéralement glaçant sur scène. Dionysos est joué par un danseur indien, Rakesh Sukesh, qui prend en charge la figure de l’étranger, de celui que l’on n’intègre pas. Enfin, il y a Israel Galván, « la » figure du flamenco contemporain, qui incarne Tirésias. Blessé avant le tournage, il a improvisé dans des conditions extrêmement contraintes. Il ne parle pas. On lui a donné des objets, des matières, du rythme, et il est devenu l’oracle, le vieil oncle énigmatique que tous écoutent et vénèrent. Cette combinaison d’acteurs, de danseurs et de créateurs de la scène, c’est ce qui fait la chair du spectacle.
Que souhaiteriez-vous que le public emporte de Infamous Offspring ?
À la sortie des premières représentations, je n’entendais pas du tout parler de Zeus ou d’Aphrodite, mais de telle danseuse bouleversante ou de tel interprète effrayant. Que les spectateurs parlent des présences, des comportements, des auras, et non des dieux, c’est exactement mon intention. Que le mythe soit vécu, traversé, et non récité et écouté. Certains jeunes sont venus me voir après la pièce pour me dire qu’ils avaient à présent envie de lire de la mythologie. D’autres m’ont dit qu’ils s’étaient reconnus dans Dionysos (rire). Pour moi, si le public sort de la salle dans cet esprit, c’est gagné. Infamous Offspring ne parle pas de religion, mais de relations : c’est une famille en tension, une société miniature, un théâtre de pulsions.
Propos recueillis par Mélanie Drouère, La Villette, mai 2025
Chorégraphe, danseur, cinéaste et photographe, Wim Vandekeybus fonde en 1986 sa compagnie de danse, Ultima Vez.
Ses deux premiers spectacles What The Body Does Not Remember et Les Porteuses de mauvaises nouvelles sont récompensés par un Bessie Award et il acquiert dans les années 1990 une reconnaissance mondiale alors que sa compagnie se produit sur les scènes les plus importantes.
Wim Vandekeybus a créé un langage gestuel où il confronte l’intuition, l’impulsion et l’instinct à l’énergie, au risque et au danger, illustrant ainsi une vision du monde dramatique à travers la danse. Il a collaboré tout au long de sa carrière avec divers artistes, des musiciens et des plasticiens qui signeront de nombreuses musiques ou décors de ses spectacles, le plus souvent créés au cours des répétitions avec la troupe. Il réalise également des films issus de ses spectacles, notamment In Spite of Wishing and Wanting (2002) et Blush (2005) qui a reçu deux prix et a été sélectionné dans de nombreux festivals. En 2015, il réalise son premier long métrage avec Galloping Mind.
Il pratique aussi la photographie. La maison pour la danse contemporaine Ultima Vez est située à Bruxelles. Un lieu où la production et la diffusion s’entremêlent et où les créateurs partagent leurs pratiques artistiques entre eux et avec un large public. Ultima Vez produit les créations de Wim Vandekeybus, accompagne de nouveaux talents artistiques et propose des activités participatives, qui permettent au public de découvrir la danse contemporaine.
Ne manquez pas ce spectacle