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@ Alice Brazzit
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« Les interprètes sont encouragés à ne pas reproduire une forme mais plutôt des intentions de mouvement. »

Cédric Andrieux, directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon


Dans cet entretien, le directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon parle de l’intégration de Last Work d’Ohad Naharin dans le répertoire de la compagnie. Créée en 2015, cette œuvre, qui met en avant la technique Gaga, représente un défi pour les danseurs tout en mettant en valeur leur singularité. À travers une approche unique du mouvement, Last Work explore des thématiques profondes et ouvre de nouvelles perspectives à la danse contemporaine.

Cédric, Last Work est la première grande pièce d’Ohad Naharin à intégrer le répertoire du Ballet de l’Opéra de Lyon, après les pièces courtes Black Milk en 2004 et Tabula Rasa en 2011. Qu’est-ce qui a motivé cette invitation ?

Le Ballet de l’Opéra de Lyon a dans son répertoire plusieurs pièces d’Anne Teresa De Keersmaeker, Merce Cunningham, Lucinda Childs, Trisha Brown, William Forsythe, Jirí Kylián, Mats Ek, etc. Étrangement, Ohad Naharin était peu présent alors qu’il a largement influencé le milieu de la danse et de nombreux chorégraphes dont Sharon Eyal. J’ai aussi constaté pendant les cinq années que j’ai passé à la direction du Conservatoire national supérieur de danse et de musique de Paris l’appétence et le désir que suscite sa technique Gaga chez la nouvelle génération de danseuses et danseurs.

Parce qu’il est important de continuer à alimenter le répertoire du Ballet et de challenger la compagnie, mais aussi d’être à l’écoute des danseuses et danseurs, je sentais qu’ils avaient envie et besoin de se confronter à une écriture viscérale et jouissive du mouvement. Et l’écriture d’Ohad Naharin semblait répondre à ce désir.

Peux-tu présenter Last Work ? Comment ton intérêt s’est-il focalisé sur cette pièce en particulier ?

Last Work est la dernière création d’Ohad Naharin en tant que directeur de la Batsheva Dance Company (il est aujourd’hui chorégraphe résident). C’est pour moi une de ces pièces les plus poétiques, dans laquelle il donne de la place à chaque danseuse et danseur. La pièce commence par vingt minutes de solos qui permettent de découvrir les dix-huit interprètes à tour de rôle. Le spectateur a donc le temps de rentrer un peu en relation avec chaque danseuse et danseur. C’est pour moi une forme de contrepoint à ce à quoi on peut parfois s’attendre avec le travail d’Ohad, qui s’appuie habituellement sur la ferveur du collectif. Last Work est plus calme, plus tenue, plus tendue. Elle est aussi plus sombre, douce, intime, que ces autres pièces.

« Les interprètes sont encouragés à ne pas reproduire une forme mais plutôt des intentions de mouvement. Je pense que c’est jubilatoire d’avoir cette forme de liberté dans une œuvre de répertoire. »

Ohad Naharin a créé la technique Gaga, aujourd’hui enseigné dans le monde entier. Comment les danseuses et danseurs du ballet ont-ils appréhendé ce nouveau langage ?

Apprendre et maîtriser de nouvelles techniques est habituel pour un danseur de ballet. Chaque projet nécessite en quelque sorte d’assimiler ou de retravailler une technique : il faut maîtriser la technique Cunningham pour danser les pièces de Merce Cunningham, des techniques dîtes somatiques pour danser les pièces de Trisha Brown, etc. La technique Gaga est une clef essentielle pour comprendre et entrer dans le travail d’Ohad. Elle te prépare à ce qui va être attendu de toi en tant qu’interprète. Elle se base en grande partie sur l’improvisation et l’imaginaire, sur l’écoute de ses émotions et sensations. C’est difficile pour moi d’en parler avec plus de précision car je n’ai jamais fait une classe de Gaga. Mais je peux me référer aux retours enthousiastes des danseuses et danseurs du ballet pour confirmer qu’ils ont pris beaucoup de plaisir à pratiquer en studio.

Peux-tu donner un aperçu du processus de transmission ?

Le processus de transmission s’est fait de façon classique, avec trois personnes mandatées par la compagnie : le danseur Ian Robinson qui a participé à la création en 2015 et les danseuses Rachel Osborne et Yael Ben-Ezer qui ont dansé plusieurs rôles dans la pièce. L’idée était de prendre vraiment le temps de rentrer dans les matériaux avant qu’Ohad rencontre les interprètes et (re)distribuer les rôles. C’est sans doute d’ailleurs la spécificité de cette pièce par rapport aux autres productions du ballet de l’Opéra de Lyon : nous sommes habitués à avoir des castings fixes mais ici la distribution est plus fluide. La pièce est très écrite et structurée mais les danseuses et danseurs ont une marge de liberté dans l’interprétation. Ian, Rachel et Yael n’ont pas forcément donné toutes les informations aux danseuses et danseurs, je pense que la partition est assez ouverte pour laisser de la place à chacun et chacune de trouver sa propre interprétation. Un peu comme Pina Bausch faisait avec sa compagnie : elle posait une question et les danseuses et danseurs répondaient différemment. J’ai l’impression que certaines parties de la pièce sont des réponses à des intentions données par Ohad. Les interprètes sont encouragés à ne pas reproduire une forme mais plutôt des intentions de mouvement. Je pense que c’est jubilatoire d’avoir cette forme de liberté dans une œuvre de répertoire.

Comment cette expérience de création a-t-elle impacté les danseuses et danseurs du ballet ?

Je pense que chaque création est une aventure pour les danseuses et danseurs de la compagnie. Je me souviens encore de certaines appréhensions lorsque Marlene Monteiro Freitas est arrivée en studio pour transmettre Canine Jaunâtre 3 (présenté à La Villette en décembre dernier, ndlr.) et de la joie des danseuses et danseurs de rentrer dans cette matière. Portés par sa grande générosité et son enthousiasme, elle les a amenées à un tout autre endroit que ce à quoi ils s’imaginaient. L’invitation d’Ohad Naharin répondait aussi à une attente des danseuses et danseurs et je pense qu’ils et elles ont pris un grand plaisir à découvrir et à danser cette pièce. Ils peuvent bien sûr trouver une forme de dépassement avec Beach Birds et BIPED de Merce Cunningham (deux pièces que la compagnie tourne cette saison), mais la notion de plaisir n’est pas toujours évidente. Dans Last Work, je sais qu’ils prennent du plaisir à danser ensemble, à faire groupe tout en gardant leur individualité.

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Biographie de Cédric Andrieux

Diplômé du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, Cédric Andrieux a intégré à New York la compagnie de Merce Cunningham où il a dansé pendant 10 ans. Suite à cette expérience américaine, il rejoint le Ballet de l’Opéra de Lyon en 2007, où il dansera des chorégraphies de Mats Ek, Angelin Preljocaj, Trisha Brown, William Forsythe, Jiri Kylian, Christian Rizzo ou Odile Duboc. En 2009, le chorégraphe Jérôme Bel crée pour lui le solo éponyme « Cédric Andrieux » qui est présenté dans le monde entier pendant près de quinze ans. Il danse également pour les chorégraphes Mathilde Monnier, Daniel Linehan, et collabore avec le réalisateur Christophe Honoré. Il assiste par ailleurs Jérôme Bel et Mathilde Monnier, pour plusieurs créations, au Ballet de l’Opéra de Lyon et au Ballet de Lorraine.
En tant que pédagogue, il enseigne dans les Conservatoires nationaux supérieurs de musique et de danse de Paris et de Lyon, au Centre national de la danse, au Centre national de danse contemporaine d’Angers, au Centre national des arts du cirque, dans les centres chorégraphiques nationaux de Grenoble, Rennes, Orléans, dans les universités américaines de Jacksonville et de George Mason.
En 2015, Cédric Andrieux obtient un master 2 en direction de projets culturels et artistiques à l’université Lyon 2. Il travaille ensuite au Centre dramatique national Nanterre Amandiers et au Centre national de la danse, avant de fonder BureauProduire, où il accompagne en tant que directeur de production et de développement différents artistes issus du théâtre et de la danse, tels que Maud Le Pladec, Vincent Thomasset, Pol Pi et Émilie Rousset.
En 2018 il est nommé directeur de la danse au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, où il va mettre en place le master pour les interprètes en danse, le pôle santé, les partenariats en France et à l’international, les projets monumentaux, tels Cunninghamx100 ou Trisha Brownx100.
En 2020, il est promu au grade de chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.
En 2023, il est nommé directeur du Ballet de l’Opéra de Lyon.

Biographie d’Ohad Naharin

Ohad Naharin est le chorégraphe résident de la Batsheva Dance Company et le créateur du langage corporel Gaga. Né en 1952 en Israël, Ohad Naharin intègre la Batsheva Dance Company en 1974 sans véritable formation initiale. Au cours de sa première année, Martha Graham, alors chorégraphe en résidence au sein de la Batsheva, l’invite à rejoindre sa propre compagnie à New-York. Peu après, il parfait sa formation à la School of American Ballet et à la Juilliard School. Ohad Naharin retourne à New-York où il fait ses débuts de chorégraphe au sein du studio Kazuko Hirabayshi. Il présente par la suite ses œuvres à New-York et dans le monde entier, créant plusieurs d’entre elles pour la Batsheva Dance Company et pour le Nederlands Dans Theater.

En 1990, Ohad Naharin est nommé directeur artistique de la Batsheva Dance Company. La même année, il fonde le Batsheva – The Young Ensemble, ballet junior de la compagnie. Depuis, il a créé plus de trente œuvres pour les deux compagnies. Parallèlement à son travail scénique, il est à l’origine du langage Gaga. Fruit de ses recherches sur l’exploration du mouvement, ce langage novateur permet de développer les sensations et l’imaginaire du corps, de prendre conscience des formes du mouvement, d’inventer de nouvelles gestuelles et de dépasser les limites du monde connu.

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