Photo du spectacle Slam! de Robert Lepage, FLIP Fabrique et Ex Machina, montrant deux catcheurs en tenue de combat sur un ring. L’un porte un legging lamé rose, l’autre un masque de Lucha Libre avec un short de boxe kaki. Un show acrobatique et théâtral revisitant l’univers du catch.
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© Pascal Elliott
Photo du spectacle Slam! de Robert Lepage, FLIP Fabrique et Ex Machina, montrant deux catcheurs en tenue de combat sur un ring. L’un porte un legging lamé rose, l’autre un masque de Lucha Libre avec un short de boxe kaki. Un show acrobatique et théâtral revisitant l’univers du catch.
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« J’aime dire que Slam! est né à mi‑chemin entre Hulk Hogan et La Traviata. »

Robert Lepage, metteur en scène et Olivier Normand, chorégraphe acrobatique du spectacle Slam!

Entre cirque et théâtre, Slam! réunit l’amour de Robert Lepage pour la lutte et son exigence d’un théâtre visuel. Aux côtés du concepteur acrobatique Olivier Normand et de la compagnie FLIP Fabrique, il signe une relecture spectaculaire et décalée du catch, mêlant prouesse physique, jeu d’acteur et culture populaire. Une comédie de mœurs bondissante, où la dramaturgie s’invente autant dans les corps que sur le ring.

Quelle est la genèse de Slam!, une création qui mêle lutte, cirque et théâtre ?

Robert Lepage : Dès ma plus tendre enfance, je suis tombé très amoureux de la lutte – ou du catch, comme vous dites en France -, qui était au Québec extrêmement populaire, et l’est toujours. Le dimanche matin, la lutte était diffusée à la télévision sur la chaîne privée en même temps que la messe sur la chaîne nationale, dans une émission qui pour un temps s’appelait « Sur le Matela » (rire). Étrange compétition entre l’Église et le ring ! Soudain est apparu un lutteur français extraordinaire, Édouard Carpentier, qui a marqué un virage dans l’histoire de cette discipline. Arrivé au Québec avec un background de gymnaste, il a su insuffler à ces spectacles une dimension acrobatique qui les a déplacés de simples affrontements d’hommes forts vers un registre très spectaculaire, très « circassien » en quelque sorte. Au fond, je crois que cette envie de combiner au plateau la dramaturgie du théâtre, la gymnastique du cirque et le spectacle populaire de la lutte m’habite depuis lors.

Olivier Normand, vous avez élaboré la conception acrobatique de Slam! ; comment cette collaboration d’envergure avec Flip Fabrique, Ex Machina et Robert Lepage s’est-elle agencée et quelle intention a guidé votre travail ?

Olivier Normand : Entre Flip Fabrique et moi, l’histoire commune a commencé en 2012 avec Attrape‑moi ; depuis, nous avons roulé cinq spectacles ensemble. Lorsqu’Ex Machina m’a invité en résidence, Robert Lepage cherchait une terre commune sur laquelle le cirque et sa vision de la mise en scène pourraient se rencontrer. Or, le Diamant (le théâtre qu’il dirige à Québec) programme chaque saison quatre galas de lutte très populaires — d’ailleurs, sa devise est littéralement : « De la lutte à l’opéra ». La lutte professionnelle organisée par la WWE (World Wrestling Entertainment) est une sorte de feuilleton continu, où l’athlétique côtoie le mélodrame. Notre challenge a été d’y injecter la grammaire acrobatique sans trahir l’ADN du ring. J’aime dire que Slam! est né à mi‑chemin entre Hulk Hogan et La Traviata (rires).

« Le catch devient alors une comédie de mœurs qui met en cause certains rapports de force établis, une sorte de commedia dell’arte moderne. »

Robert Lepage

Comment avez‑vous construit cette galerie d’une quinzaine de personnages incarnés par huit acrobates ?

Olivier Normand : La lutte repose sur des protagonistes archétypaux : le Golden Boy, héros solaire, le Heel, ce méchant qu’on adore haïr, l’Amazon invincible, le Tricheur qui conteste l’Arbitre, le Luchador bondissant, etc. Nous avons donc particulièrement travaillé les portes d’entrée et clés de lecture immédiates : à chaque personnage sont associés un thème musical, un costume codé et un geste‑signature – la claque sur le torse, le doigt pointé vers le ciel, la chaîne cachée dans la botte… Les mêmes interprètes endossent ainsi les rôles de l’annonceur moustachu, l’arbitre dépassé ou le vendeur de pop‑corn. C’est un vrai petit Broadway : huit artistes, quinze figures, zéro temps mort.
Robert Lepage: Les personnages de la WWE, bien que nous nous en éloignions, ont en effet été une grande source d’inspiration. Il faut dire qu’ils sont séduisants ! Jamais très subtils, souvent très gros, afin de représenter de « grandes » notions – la bonté, la présomption, la flagornerie, la résistance, etc. -, ils livrent d’emblée de quoi les adapter aisément à différents types d’attitudes dans le monde d’aujourd’hui.
Mais, plus important, nos personnages portent l’histoire de la lutte, qui a souvent flirté avec un spectre de croyances rétrogrades, empreintes de racisme - le « méchant » parlait avec un accent russe à une certaine époque, arabe à une autre, par exemple… – dimension qui a aujourd’hui disparu pour laisser progressivement place à une grande ouverture d’esprit, porteuse de valeurs intéressantes. Je pense en particulier à la place des femmes. Tandis que, dans la culture nord-américaine en tout cas, le corps de la femme est encore largement exploité, la lutte, en lui donnant une force physique inouïe, l’extirpe de cette objectification pour lui conférer une puissance redoutable. Le catch devient alors une comédie de mœurs qui met en cause certains rapports de force établis, une sorte de commedia dell’arte moderne.

Comment avez-vous orchestré cette fusion entre cirque et lutte ?

Olivier Normand : Robert pose toujours la même question : « Quel est le récit caché ? ». Dès le premier atelier, il était muni de ses fiches WWE (World Wrestling Entertainment – la plus grande organisation d’événements de catch), tandis que j’arrivais avec un cahier de figures : saltos, chutes contrôlées… Nous nous retrouvions chaque semaine autour d’une “table d’arène” miniature, dans un dialogue constant entre tectonique théâtrale et performance circassienne. Robert sculptait la dramaturgie, j’y adossais une mécanique de corps. Il lançait une idée, par exemple : « Et si la lutteuse Amazon sautait comme Wonder Woman pour atterrir en clef de bras ?», et je construisais le dispositif de ressort caché adéquat, de même qu’une figure acrobatique inédite pouvait le conduire à réécrire une joute.

Ce processus de création explique-t-il le choix d’une écriture très visuelle, quasi-cinématographique, ou « cartoonesque » ?

Robert Lepage: En effet, le texte n’existe presque pas dans Slam! : il y a du bruit, des voix trafiquées et du gromelot. La chorégraphie se déploie dans une partition scénique qui joue prioritairement sur le rythme, les impacts, la résonance, afin de tout rendre « plus grand que nature ». Car la lutte, le cirque et l’opéra ont ceci en commun de créer des choses, des gens « plus grands que nature ». Ce sont des formes d’art verticales. Les voix sont fortes, les situations, disproportionnées, et les personnages, surpuissants, parce qu’ils prennent les risques… D’une certaine façon, nous acceptons, nous voulons, en tant que public, que les chanteurs d’opéra « jouent gros ». Il en va de même au cirque, et à la lutte. C’est le deal entre scène et salle. Je crois que nous avons perdu cela, en grande partie, dans le théâtre contemporain, souvent devenu timide (sourire). La lutte, quant à elle, ne craint pas l’exagération, l’amplification, et c’est précisément ce qui nous intéresse ici.

Comment les ateliers conduits par le lutteur Marco Estrada ont-ils enrichi cette recherche du « plus grand que nature » ?

Olivier Normand : L’apport de Marco Estrada a été déterminant. Il nous a inculqué l’exigence et l’esprit propres à son univers. Dans une salle de 800 places, sans caméras, sans gros plans, il faut exacerber la réaction, et tout synchroniser entre le mouvement et le son. Pour des acrobates, dont les réflexes tendent naturellement vers la précision, et non la démonstration, c’est totalement contre‑intuitif ! Nous avons en particulier décortiqué le célèbre chop (claque sur la poitrine) : angle du bras, bruit percussif, regard vers le dernier rang. L’enjeu majeur a été de « réapprendre » à chuter, là où le cirque apprend à retomber d’instinct sur les pieds. Ce travail a changé notre façon d’“habiter” l’impact, avec autant de technique, mais beaucoup plus de jeu !

Quels dispositifs scénographiques avez-vous imaginés pour soutenir cette tension entre maîtrise technique et surjeu ?

Olivier Normand : Un ring classique en contreplaqué produit le parfait « clank‑bang » qui fait croire au choc, mais brise un dos d’acrobate ! Nous avons donc fabriqué un ring‑trampoline équipé de capteurs audio. C’est une plateforme pneumatique semi-rigide sous laquelle quatre capteurs déclenchent, selon la vélocité du mouvement corporel et en temps réel, une banque de sons choisis (métal, ressorts, bois…). Plus l’impact est puissant, plus le fracas est tonitruant. Rien ne trahit l’illusion, alors que, physiquement, les artistes gagnent plus d’un mètre de rebond ! C’est ainsi que nous avons atteint notre visée : ménager la crédibilité du show tout en tutoyant le super‑héroïque.
Robert Lepage: À ce titre, la première semaine de workshop a été très parlante, donc décisive : lorsque Marco Estrada est venu donner aux circassiens un cours intensif de prises et de chutes, pour des figures qui exigent jusqu’à dix semaines d’entraînement en temps normal, ils maîtrisaient déjà presque tout en une après-midi ! Même si, effectivement, nous leur demandions de tomber, de faire du bruit, de faire peur, au lieu de retomber sur leurs pattes…
Cette expérience a entériné notre intuition d’en revenir au dispositif scénographique originel du cirque, à savoir l’arène, ou un espace semi-circulaire, qui permet de happer le public au cœur du tourbillon. Rétablir cette configuration du rapport scène-salle recèle une autre vertu, celle d’engager le jeu d’acteurs dans les trois registres : le cirque, la lutte, et le théâtre. Car les interprètes sont comme en équilibre sur un tabouret à trois pieds, en train de surjouer, de déjouer, mais aussi, tout simplement, de jouer au jeu d’acteur, donc de toucher, de convoquer l’imaginaire et de saisir la réflexion autour des problématiques contemporaines qu’évoque cette apparente série de combats.

La participation du public est le carburant d’un gala de lutte : comment « chauffer l’ambiance » dans un théâtre ?

Robert Lepage: Cette question recoupe de grands enjeux pour moi, non seulement en tant que metteur en scène mais aussi en tant que directeur de théâtre : la mixité des publics et la diversité des pratiques. À qui veut-on s’adresser ? Lors de la première tournée du spectacle, de nombreuses personnes, en se fiant aux affiches du spectacle, ont cru venir voir de la lutte, et ont réagi dans la salle en public de lutte, huant, sifflant, invectivant. Le public de théâtre quant à lui, d’abord étonné par cette attitude, s’est surpris à rejoindre le mouvement, à chahuter, rire et prendre parti ! Et tout cela grâce aux amateurs de lutte qui, eux, savent très bien qu’il n’y a pas de spectacle sans « chahuteurs », personnages qu’au Québec nous appelons les « Madame Sacoche », en référence à ces vieilles dames revêches, toujours prêtes à frapper l’ennemi au passage d’un coup de sac à main (rire).
Olivier Normand : Ces énergies des publics sont par ailleurs très diverses en fonction des cultures. À Québec, les spectateurs et spectatrices connaissent les codes ; à Taïwan, il a fallu les “chauffer” en activant certaines astuces : huées directionnelles, applaudissements samplés, consignes aux enfants, distribution de sifflets de stade à l’entrée du théâtre (rire). Notre environnement sonore est une importante boussole émotionnelle : chaque catcheur est accompagné d’un thème musical, et, dès l’instant où l’écran affiche son nom, le public sait s’il faut l’aimer ou le détester, proteste, rit, scande les prénoms, et plus il s’implique, plus la fiction respire.

« Il s’agit de donner à “voir les ficelles” dans un véritable jeu de niveaux de transparence, qui, loin de briser la magie, l’amplifie. »

Olivier Normand

L’art théâtral a-t-il selon vous quelque chose à retenir de ce « pacte dramaturgique avec le public » ?

Olivier Normand : Au cirque, le public ressent kinesthésiquement la prouesse ; à la lutte, il sait que c’est truqué, mais choisit d’y croire. Cette “suspension consentie de l’incrédulité”, déjà chère au théâtre, atteint ici son paroxysme : les spectateurs s’octroient et donnent une permission immense, mais exigent en retour un spectacle à la hauteur. Cette exigence d’écoute en direct et de réactivité immédiate est un précieux levier pour nous rappeler que nous pouvons tout à la fois assumer nos propres conventions et faire confiance à l’intelligence et à l’énergie du public. Notre pari est donc double : offrir une virtuosité circassienne qui foisonne de surprises scéniques, et conserver assez de « codes catch » pour que le public puisse scander “Casse‑lui un bras !” sans se sentir dupe. Il s’agit de donner à « voir les ficelles » dans un véritable jeu de niveaux de transparence, qui, loin de briser la magie, l’amplifie par cette complicité entre artistes et public.
Robert Lepage: Au Québec, on dit que c’est « arrangé avec le gars des vues » (le projectionniste au cinéma) : les vainqueurs et les perdants sont décidés d’avance, et l’arbitre est toujours dans le coup. Car il y a les bons et les mauvais, les David et les Goliath, mais il y a aussi ce rôle central de l’arbitre qui représente la loi, qu’on sait bien souvent corrompue… Il y a donc toujours une prise de position du public par rapport à l’arbitre, en tant qu’incarnation d’une instance tierce censée indiquer la droiture, mais toujours dans cette espèce de suspension de la réalité que recherche aussi le théâtre.
Nous avons également quelque chose à retenir de cette relation au public sous l’angle de la programmation, me semble-t-il. Au Diamant, si nous invitons quatre galas de lutte par an, et ce depuis l’inauguration du Théâtre, c’est pour y accueillir des gens qui ne viendraient jamais pour une pièce de Tchekhov et viennent à cette occasion en famille, avec des enfants qui, une fois sur place, découvrent dans le hall une myriade de vidéos de cirque, de danse, de théâtre, s’animent devant ces corps, ces voix, ces couleurs, veulent savoir comment y accéder, et nous leur offrons des places pour découvrir d’autres spectacles. Ces galas locaux constituent ainsi une véritable clé d’entrée vers d’autres horizons, et c’est là l’explication de notre devise « De la lutte à l’opéra ». C’est qu’il y a de la place pour toutes les formes de théâtre, et pour toutes les théâtralités.

Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, juillet 2025

À propos de Robert Lepage et de Flip Fabrique

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