En jouant à la fois sur le temps long d’un projet conçu sur-mesure et le potentiel immense des Jardins passagers pour tisser du lien, La Villette a accueilli les élèves inscrits dans le dispositif ULIS (Unités localisées pour l’inclusion scolaire) du collège Françoise Seligmann (Paris, 10e arrondissement) pour une série d’ateliers thématiques.

Parce qu’ils sont avant tout une histoire de rencontres, les projets d’éducation artistique et culturelle sont par nature ouverts aux besoins et envies des publics. C’est cette écoute et cette adaptabilité qui ont guidé la collaboration entre La Villette et le collège Françoise Seligmann, dont la coordinatrice du dispositif ULIS, Cécile Girault – également enseignante en arts plastiques – a été le moteur. Son groupe réunit des collégiens d’âges et niveaux différents, qui ont des difficultés reconnues par la Maison du Handicap et bénéficient d’un enseignement adapté et de temps d’inclusion individuelle dans leurs classes de référence. La première rencontre a eu lieu lors de l’année scolaire 2022-2023, à la faveur d’un projet autour des hirondelles, où les enfants ont pu visiter le parc de La Villette en compagnie de médiateurs de la Ligue de Protection des Oiseaux et fabriquer des nichoirs à destination du toit de la Grande Halle. Encouragées par la réussite de cette action, comme toujours complétée par une sélection de spectacles de la saison, les équipes du collège et du parc ont renouvelé leur association en 2023-2024, pour un cycle autour des animaux de la Ferme et des Jardins passagers.
Cette année-là, le groupe avait sa propre parcelle de terre, cultivée au fil des saisons aux côtés d’Aurélie Aliamus, chargée d’ateliers et visites environnement. Les élèves se sont sentis particulièrement bien dans ce havre de paix, surprenant leurs enseignantes par leur investissement, le dépassement de certains blocages, par ce qui se jouait entre eux : une plus grande cohésion du groupe, une approche plus apaisée des relations interpersonnelles, basée sur plus de solidarité et une meilleure écoute.
La rencontre fut si forte et les bénéfices pour les enfants, si évidents, que la collaboration a été prolongée pour une troisième année (2024-2025), cette fois avec un parcours inédit, pensé spécifiquement pour ces élèves et leur histoire déjà riche avec La Villette.

« Aujourd’hui, vous allez chacun repartir avec un pot où vous aurez planté les graines de votre choix. Vous pourrez ensuite les observer, voire les mettre en terre au collège. »
Aurélie Aliamus, chargée d’ateliers et visites environnement
En 2024-2025, le groupe ULIS du collège Françoise Seligmann revenait donc pour une troisième année et un projet – toujours inscrit dans les Jardins passagers, devenus un repère pour eux – autour des cinq sens, associant jardinage et arts plastiques. Pas de parcelle à leur disposition cette année mais une série de séances ludiques et sensorielles : un atelier pour découvrir la teinture à l’indigo, un atelier consacré aux empreintes végétales sur plaque d’argile, un autre sur la fabrication d’un hydrolat de lavande ou encore une initiation au cyanotype, avec la transformation de végétaux en tableaux bleus. Et cerise sur le gâteau, quasiment tous les ateliers du parcours font écho aux cours d’arts plastiques suivis au collège.
Cuisiner la terre
Dans ce cycle, l’atelier Cuisiner la terre du 18 mars 2025 est un petit pas de côté : dédié au toucher, il n’est pas en lien direct avec les arts plastiques, même s’il va s’agir de façonner quelque chose avec ses mains. C’est le tout début du printemps, la période des semis et « pour faire de bons semis, il faut une bonne recette de terre », explique Aurélie Aliamus. « Aujourd’hui, vous allez chacun repartir avec un pot où vous aurez planté la graine de votre choix. Vous pourrez ensuite les observer, voire les mettre en terre au collège ». Avant cela, une déambulation dans le jardin va permettre aux élèves d’observer et toucher différents types de terre. Là où elle est plutôt dure et sèche, poussent des végétaux qui s’adaptent et qu’il n’est pas utile d’arroser. Dans un bac un peu plus loin, la terre est plus humide, nourrie avec du compost. Là, poussent des plantes douces au toucher, dont les premières fleurs éclosent en ce moment. Un troisième arrêt près de la mare permet d’observer une terre argileuse, mouillée, où poussent des roseaux. Plus loin, Aurélie Aliamus pointe de la sauge puis du romarin et invite les élèves à toucher l’une et l’autre. Le groupe se déplace ainsi de parcelle en parcelle et son attention ne faiblit pas, relancée par des questions régulières pour appréhender ce qui l’entoure. Le jardin est très dense et il y a beaucoup à voir. Il suffit de promener son regard et c’est à cela qu’Aurélie Aliamus entraîne les élèves.
Le groupe se retrouve à présent sous l’un des auvents du jardin, devant les bacs à compost, que l’intervenante ouvre l’un après l’autre, en faisant observer la texture et la couleur de chacun d’eux, différentes selon le stade de décomposition des matières organiques. Sur une grande table, elle dispose des contenants ronds et peu profonds, où les élèves vont observer les insectes et vers prélevés dans les bacs. « Vous ne trouvez pas que c’est magique, le principe du compost ? » demande Aurélie Aliamus avant de présenter les quatre éléments que l’on retrouve toujours dans la terre, en proportions différentes : le compost, le sable, l’argile et le terreau. C’est ce mélange, cette « recette », que vont réaliser maintenant les élèves. Il faut d’abord trier le compost pour en retirer les déchets puis fabriquer des petites billes d’argile. « Vous allez avoir les mains douces », fait remarquer l’intervenante. Ces billes prennent place au fond des pots qui ont été distribués. Ensuite, on y ajoute un mélange de terreau et de compost, auquel on incorpore du sable, qui doit disparaître dans l’ensemble. « Jessica, c’est super, on dirait que tu fais un crumble ! ». Les élèves choisissent ensuite la graine qu’ils vont y planter : fève ou petit pois, d’aspects très différents. Au collège, il faudra arroser tous les deux jours puis les mettre en terre quand elles auront poussé. La séance s’achève sur un rituel, la dégustation d’une tisane de verveine et géranium rosa… fraîchement cueillis dans les Jardins passagers.


Un repas partagé
Fèves et petits pois sont certainement prêts à être récoltés en ce mardi 17 juin 2025 mais ils ne sont pour autant pas au menu du déjeuner que préparent les élèves du groupe ULIS pour leur dernier atelier de l’année, consacré au goût. Depuis 10h, ils et elles s’affairent aux fourneaux, sous l’un des auvents des Jardins passagers, équipé (évier, four, plaques et ustensiles) pour préparer un repas végétal et gourmand. Des pommes de terre rissolent dans une grande poêle tandis que des élèves mettent la dernière touche à une tarte à la tomate. En véritable cheffe de brigade, Aurélie Aliamus envoie deux élèves chercher du romarin dans les jardins. Quelques minutes plus tard, la mission est accomplie avec succès.
À mesure que la matinée passe, on s’affaire : il faut couper du pain, du fromage, garnir des feuilles de capucines avec de la ricotta, remplir des carafes d’eau et y déposer quelques feuilles de menthe mais aussi ranger les ustensiles dont on n’a plus besoin, faire la vaisselle, nettoyer la table pour y mettre le couvert, ajouter quelques grains de cassis frais à la salade de fruits ou assaisonner les concombres. Ce qui se joue dans ce ballet auquel les élèves se prêtent de bonne grâce, c’est une responsabilisation de chacun et le déploiement d’une entraide et d’une attention aux autres. Ce repas est aussi l’occasion d’un petit bilan de ces trois années de projets, qui ont suscité des vocations chez certains. L’an passé, Mohamed a ainsi pu faire un stage – en dehors du temps scolaire – auprès de l’équipe dans les Jardins passagers et à la Ferme de La Villette, où il a accueilli des groupes, nourri les animaux et promené les ânesses : « Depuis que je suis petit, je suis fasciné par la nature, les feuilles, les plantes et j’ai découvert beaucoup de choses ici. Cette année, j’ai fait un mini stage à l’école du Breuil à Paris, où sont formés les jardiniers, raconte l’élève. Le mois d’après, j’ai fait un stage à la Mairie de Paris, au jardin d’Éole dans le 18e.» Cette ouverture à d’autres horizons, que le garçon entend bien explorer après le collège, a été rendue possible par le temps long de ce projet et les liens qu’il permet de nouer entre les équipes et les élèves. Tous et toutes en sortent changés, forts d’une plus grande confiance en eux-mêmes, dans le collectif et leur capacité à s’y épanouir.
Photos Joseph Banderet
Textes Vincent Théval



