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© Véronique Besnard
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« Ne jamais remettre son libre-arbitre aux mains d’un “maître”, aussi séduisant soit-il. »

Élodie Emery, journaliste et metteuse en scène du spectacle Ceci n'est pas une religion

Dans Ceci n’est pas une religion, Élodie Emery transforme onze années d’enquête en un seule-en-scène percutant. Avec une approche mêlant journalisme, récit personnel et humour, elle explore les dérives de certains maîtres bouddhistes et questionne, à travers des témoignages marquants, notre besoin de croire. Un récit à la première personne où l’intime croise le politique.

Comment est née cette forme atypique entre investigation journalistique et « seule-en-scène » ?

L’idée de ce spectacle provient d’un dialogue de longue date avec les productrices du Live Magazine, ce « journal vivant » qui invite des journalistes à transposer leurs enquêtes sur scène. J’avais déjà présenté deux formats courts, d’environ huit minutes – l’un à propos de mon blog Mon amie chômeuse, l’autre qui reprenait un article publié dans l’Express intitulé Line Renaud dirige-t-elle le monde en secret ? – lorsqu’elles m’ont proposé de porter à la scène une enquête plus longue. J’ai choisi un sujet qui occupe ma vie professionnelle depuis plus de dix ans, dont j’avais déjà tiré un livre et un documentaire, co-signés avec Wandrille Lanos en 2022.

Il s’agit d’une plongée dans les exactions perpétrées par Sogyal Rinpoché, un maître du bouddhisme très reconnu, auteur du Livre tibétain de la vie et de la mort. En 2011, j’abordais cette enquête à l’appui d’un seul témoignage, celui de Mimi, une jeune femme comptant parmi ses disciples les plus proches. Ce qu’elle me racontait confinait à la torture. Par la suite, j’ai rassemblé de nombreux témoignages, sur bien d’autres maîtres, et remonté la chaîne des responsabilités… Jusqu’au Dalaï-Lama.

Parallèlement à vos enquêtes, vous cultivez une autre plume, drôle et légère. Comment s’articulent ces deux tonalités d’écriture, dans ce spectacle en particulier ?

J’ai beaucoup de plaisir à exercer mes fonctions dans le journalisme, mais je suis aussi atteinte d’une forme d’ironie chronique. C’est pourquoi j’ai toujours aiguisé un second ton, plus enlevé, et surtout plus libre, avec Mon amie chômeuse, par exemple, un blog où je proposais à mes lectrices et lecteurs de profiter d’un moment de suspension dans mon activité pour accomplir des tâches qu’eux-mêmes n’avaient pas le temps de faire, comme finir un roman ou tester un cours d’aquagym… Ce contrechamp m’a toujours été nécessaire pour digérer la violence de certaines enquêtes, prendre un peu de recul, respirer. Concernant Ceci n’est pas une religion, j’ai d’abord douté de pouvoir tirer des leviers humoristiques de cette histoire sombre et, finalement, c’est cette tension même entre gravité et légèreté qui est devenue la clé du dispositif scénique et du ressort théâtral.

Qu’apporte précisément la scène, que ne permet pas une démarche documentaire ?

Le théâtre instaure un rapport d’immédiateté entre êtres humains, qui m’intéresse par sa complémentarité avec mon travail. À l’écrit, je m’efface derrière les faits. Sur scène, je peux dire en quoi cette enquête m’a tant happée, ce qu’elle fait résonner de mes propres questionnements, notamment au sujet de notre vulnérabilité, de notre « besoin de croire » et du piège du charisme. Je peux montrer un échange de SMS avec le secrétaire du Dalaï-Lama, un portrait de Blaise Pascal ou même de ma mère : tout un réseau d’images en décalage qui peut concerner un public qui ne lirait pas forcément un livre d’enquête, mais qui prend plaisir à s’entendre raconter une histoire en chair et en os.

En tant que non-comédienne, comment avez-vous envisagé ce rôle de soliste au plateau ?

Je ne joue pas, je raconte. Je ne me cache pas derrière un personnage : je suis la journaliste qui vient partager un dossier. Au fond, ma seule garantie, c’est ma rigueur journalistique. J’assume : les notes que j’ai besoin de lire, les trous de mémoire potentiels, le trac… Et comme je partage tout cela avec le public, c’est ce qui crée, curieusement, une forme d’aisance, au sens où cette fragilité clairement énoncée établit un contrat honnête avec le public. Elle crée une connivence : nous savons que cette adresse est à la fois préparée et risquée, et c’est ce qui la rend vivante.

Comment avez-vous structuré cette enquête pour en faire un « scénario scénique » ?

La pièce est construite selon un crescendo en trois temps : tout commence avec les requêtes que j’ai reçues sur le blog Mon amie chômeuse. Entre deux requêtes absurdes, le blog recueillait un bon nombre de demandes autour du développement personnel, révélant une quête partagée de mieux-être. Ensuite survient la rencontre fondatrice avec Mimi, dont le récit devient le fil rouge d’une immersion dans l’univers du bouddhisme, jusqu’à ce que l’étagère entière s’effondre… Des respirations scandent ces séquences– enregistrements sonores, vidéos, musique – qui nous octroient, au public comme à moi, les mêmes moments de relâche.

Comment la scénographie vient-elle soutenir cette adresse particulière au public ?

La grammaire utilisée pour ce seule-en-scène du réel puise dans l’expérience de Live Magazine. La sobriété du dispositif scénographique – un pupitre, un écran – est en réalité toute relative. L’écran est un véritable journal vivant où s’affichent des extraits d’articles de presse, des couvertures de livres ou même des paroles de chanson ! J’ai par ailleurs travaillé avec un coach scénique pour ajuster mon rythme. C’est souvent l’humour qui, surgissant d’un détail visuel inattendu, vient alléger l’atmosphère, sans jamais désamorcer le propos.

« Ce que je cherche à transmettre, c’est une vigilance lucide : ne jamais remettre son libre-arbitre aux mains d’un “maître”, aussi séduisant soit-il. »

Quel regard souhaitez-vous transmettre sur l’univers que vous explorez ici ?

Je pointe des mécanismes de pouvoir qui s’abritent derrière une promesse de salut. Le développement personnel est devenu une industrie, avec ses slogans, ses produits dérivés, ses leaders charismatiques. Au cœur de ces quêtes souvent sincères existent aussi des zones d’abus. Il ne s’agit en aucun cas d’une dénonciation du bouddhisme en tant que tel. Ce que je cherche à transmettre, c’est une vigilance lucide : ne jamais remettre son libre-arbitre aux mains d’un « maître », aussi séduisant soit-il.

Ce seule-en-scène prolonge-t-il votre parcours de journaliste ou l’ouvre-t-il vers d’autres horizons ?

Je crois qu’il l’éclaire. Finalement, la seule réponse ancrée à ma propre quête de sens, je l’ai trouvée dans mon métier : faire entendre des voix étouffées, relier des faits, transmettre des histoires. Sur scène, je poursuis ce geste, avec d’autres outils : les images, la voix, les silences, les respirations. Le plateau devient une rédaction à vue où l’enquête se déplie, page après page, sous les yeux du public.

Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, juin 2025

Biographie d’Élodie Emery

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