© Crédit photo © Joseph Banderet
© Crédit photo © Joseph Banderet

Des visites qui changent le regard

Reportage

En proposant un point de vue inédit et singulier sur le Parc de La Villette, les Visites décalées du Théâtre du Cristal affirment le handicap comme une expression de la diversité humaine.

Feuilles de lierre enroulées autour de son costume vert, Théo dévale le talus et fait irruption au beau milieu de la foule qui se presse sous le ciel bleu. En ce dernier samedi de mars, pour l’inauguration de la nouvelle Ferme de la Villette à l’ouest du Parc, le Théâtre du Cristal propose un format de visites particulier, les Visites décalées, dont le texte et l’interprétation sont entièrement créés par des artistes en situation de handicap. Théo s’est imaginé en perturbateur de la visite sous les traits de Pan, figure mythologique de la nature, dans un texte imagé et militant.

À peine le temps de nous interroger sur ce drôle d’oiseau que nous voilà entraînés du côté de la ferme, devant l’enclos des ânes, où Léonie et Natacha, pelisse grise autour des épaules, livrent un dialogue imaginaire entre les deux ânesses, tandis que leurs modèles à quatre pattes broutent tout autour et se pressent contre elles…

Comiques et surréalistes, leurs répliques sont truffées de bons mots qui déclenchent étonnements et rires. Loin des scénarios classiques de visite guidée, le texte est écrit à la manière d’un conte poétique où les animaux et les plantes ont la parole. Nadia, Léonie, Vincent, Timour et les autres se sont immergés dans l’espace et l’histoire de La Villette, mais aussi de ses pensionnaires à poils et à plumes, pour trouver leurs voix.
Avec humour et sensibilité, fragilité aussi parfois, ils interrogent nos représentations et nos normes. Ce que la société validiste considère comme un manque ou une différence s’avère ici être une richesse. Les Visites décalées invitent le public à se déplacer, à écouter des voix rarement entendues dans les lieux culturels et à questionner la notion d’accessibilité de manière vivante.

À travers le monologue « Je m’appelle Villette…en 1867, je ne suis plus qu’un abattoir. On n’avait pas encore toutes ces idées farfelues qui allaient me transformer en foire à bestiaux, puis en théâtre, cabaret, parquet de bal, conservatoire, salle de concert, lieu d’expositions et j’en passe. Il m’est arrivé même de penser que mon nom allait changer… »,
Nadia ne décrit pas un espace mais l’incarne. Dans sa belle robe, du même rouge que les folies du parc, elle lui prête des émotions, une mémoire et parvient à toucher petits et grands.


Plume alerte, elle a écrit plusieurs des textes que l’on entend.
« Nous sommes des racines », affirment collectivement les acteurs du Théâtre du Cristal, qui, au fil du parcours, insufflent un autre rapport aux choses et nous conduisent à renouveler notre regard sur ce que l’on voit et sur eux-mêmes. Entre les répétitions et le jour de la première, quelques changements se sont opérés.

Il s’agit aussi pour La Villette de « décloisonner les publics », sans coller une étiquette sur qui est porteur de handicap ou qui ne l’est pas. Arrivée il y a six ans au sein de l’équipe de l’EAC de La Villette, où elle est assistée par Clémentine Engrand, Sarah Ruciak a beaucoup évolué dans sa réflexion.
Là où, au départ, elle faisait appel à des interprètes en langue des signes françaises (LSF), elle travaille aujourd’hui directement avec des artistes sourds, comme sur le Golden Stage par exemple (voir article p.3).

En 2025, La Villette a programmé Black Label de David Bobée et Joey Starr où l’artiste chansigneur Jules Turlet assurait une partition à part entière et pas seulement la traduction. Depuis 3 ans, les jeunes spectateurs sourds du Golden Stage peuvent également bénéficier de gilets vibrants pour ressentir la musique. Comme d’autres lieux culturels, La Villette propose des dispositifs tels que l’audiodescription, par casque en collaboration avec Accès culture, ou en direct avec les Souffleurs d’images, qui accompagnent les personnes aveugles et malvoyantes au spectacle. Ou encore les séances RELAX, ces représentations où le public se voit remettre en amont un livret en FALC (facile à lire et à comprendre) qui le prépare à ce qu’il va voir et où il est possible de verbaliser ses émotions, de faire du bruit, d’entrer et de sortir à loisir.

Ces séances avec accueil privilégié s’adressent plutôt aux personnes avec des handicaps complexes ou des troubles du spectre de l’autisme et bénéficient finalement à tout le monde.

Avec ce nouveau format des Visites décalées, créé sur mesure par le Théâtre du Cristal pour La Villette, et que l’on va retrouver régulièrement dans la saison, il s’agit d’aller plus loin en inversant le rapport.

Sarah Ruciak précise :

Elle-même se formant à la langue des signes française, Sarah Ruciak s’emploie aussi à accompagner ses collègues en facilitant la mise en place de formations avec les services des Ressources humaines de La Villette. Transversales, les questions d’accessibilité et d’inclusion doivent être pensées à tous les niveaux, l’établissement a mis en place un comité de pilotage avec des référents handicaps dans chaque direction.

Photos Joseph Banderet
Textes Vincent Théval

La Fondation Malakoff Humanis Handicap soutient les projets d’accessibilité à La Villette