Dans Jusqu’à ce qu’on meure, Brigitte Poupart imagine un monde post-apocalyptique où le langage devient dangereux et le corps reprend la parole. À travers une expérience immersive mêlant danse, théâtre, cinéma et cirque, la metteuse en scène québécoise questionne notre rapport à la catastrophe, à l’empathie et à la diversité. Une fresque sensorielle où la fin du monde ouvre de nouvelles perspectives.
Jusqu’à ce qu’on meure prend place dans un paysage dévasté. De quoi la catastrophe que l’on devine avoir eu lieu est-elle le nom ?
La catastrophe est symbolique. On peut projeter ce qu’on veut : une guerre, un dérèglement climatique, ou les deux. C’est un peu notre horizon, au Canada. On a beaucoup plaisanté sur un « 51e État », mais la menace d’envahissement américaine est réelle, à cause de nos ressources naturelles, principalement l’eau. Avec la crise climatique, les migrations de populations vont augmenter — c’est le grand défi de notre siècle — et le spectacle fait écho à ça. Cependant, ce n’est pas un avertissement, plutôt une proposition pour activer la pensée. Dans le sillage des grandes catastrophes et des guerres de notre temps, Jusqu’à ce qu’on meure constitue une suite poétique au creux de l’instant historique. La pièce est chargée d’émotions brutales pour faire appel à une compassion essentielle.
Le court-métrage qui ouvre la représentation convoque également un imaginaire postapocalyptique, qui se manifeste notamment à travers la présence spectrale, silencieuse, des personnages.
Ce film choral, qui tourne beaucoup dans les festivals, tisse ensemble cinq histoires qui ont été imaginées pendant le confinement par Yury Paulau, l’un des interprètes. Elles ont été imaginées après que le spectacle a été écrit, et inspirées par lui. Plusieurs fils thématiques et poétiques relient les deux, dont effectivement la présence fantomatique des personnages. Dans le spectacle, ils sont au départ tous morts. Puis, peu à peu, ils reprennent vie avec la musique, et on revit à rebours ce qui a précédé la fatalité. De plus, la parole y est dangereuse car elle révèle leur identité. Les gens ont cessé de parler par nécessité de survie ; le corps est devenu le principal outil de communication — ce qui m’a permis d’inventer tout un langage physique pour la scène. Le seul personnage qui parle utilise les mots des autres pour s’exprimer ; il cite des grands auteurs des XXe et XXIe siècles.
Dans la lignée de votre démarche transdisciplinaire, vous convoquez le théâtre, la danse, le cinéma, les arts plastiques, et ici, pour la première fois, le cirque. Comment faites-vous pour articuler toutes ces disciplines dans le processus de création ?
Ici, j’ai d’abord imaginé l’espace, en m’assurant avec l’équipe, des collaborateurs de longue date, que ce que je voulais faire était viable, puis j’ai réuni les interprètes — des comédiens, des danseuses de street dance et des circassiens dont je savais qu’ils avaient un potentiel d’acteurs. Il fallait qu’on ne puisse pas identifier, au premier regard, la discipline de chacun. Une fois l’équipe constituée, on a pris le temps de trouver une gestuelle et des chorégraphies de groupe que tout le monde puisse effectuer. Ensuite, on a développé des solos, des duos et des trios de danse (danse contemporaine, walking…) et des numéros de cirque créés sur mesure, pour que les interprètes puissent s’exprimer à travers ce qu’ils savent faire le mieux. Parallèlement, j’ai travaillé en écriture de plateau au cours d’ateliers de jeu. J’ai aussi écrit un sous-texte pour chaque personnage. Chaque moment est donc agi, habité de l’intérieur par un texte qui est traduit en mouvement.
Pour constituer l’équipe, vous avez été attentive à réunir des personnes aux identités et aux origines diverses, ce qui est quelque chose qui vous préoccupe depuis longtemps.
Lorsque j’ai fondé ma compagnie en 1991, j’étais déjà dans ces questionnements. À l’époque, on me prenait pour un OVNI ! Le féminisme et l’inclusion ont toujours été au centre de mes créations. Le Québec ayant connu deux vagues de colonisations, française puis anglaise, nous sommes très imprégnés des réflexions décoloniales. Je ne vous cache pas que ça a été très difficile au début. Je suis très heureuse de voir que ces questions ont intégré le débat public, mais même aujourd’hui, il y a des réticences au changement. Mon spectacle précédent, Anatomie d’un suicide, de l’autrice Alice Birch, traitait d’un sujet très délicat — la dépression chronique, les psychoses post-partum et le suicide chez les femmes — et les rôles principaux étaient féminins. Eh bien je me suis fait dire par des directeurs de théâtre masculins que « ça ne vend pas de billets ces histoires de femmes ». Au-delà, ce qui me paraît dangereux, c’est de chercher à avoir une distribution diverse et paritaire pour les mauvaises raisons, c’est-à-dire pour les subventions. L’inclusion demande une ouverture réelle et sincère. Il faut une vraie rencontre. J’essaie de faire en sorte que les gens amènent une part d’eux-mêmes dans mes spectacles, ce qui signifie prendre le temps de discuter, de mettre en commun nos expériences et nos points de vue, à la table et au plateau.
« On s’adresse à nos semblables d’une autre façon, sensible et poétique. L’art est là pour ouvrir des lumières dans le noir, pour se sentir moins seul. »
Pendant la représentation, les spectateurs et spectatrices sont debout ; ils peuvent se promener dans la scénographie, sélectionner ce qu’ils regardent… Pourquoi avoir imaginé un dispositif immersif ?
J’avais envie que le spectateur puisse choisir l’angle selon lequel il regarde une scène, comme au cinéma. De côté, de face, de derrière ; en gros plan, en plan large ; en simultané. Cette liberté laissée au public est très importante pour moi. Ensuite, il s’agissait de le plonger dans une expérience sensorielle complète. Presque tous les sens sont stimulés. En se promenant dans les décors, on peut toucher les matières. On peut aussi parfois être touché par un interprète. On peut expérimenter différemment les lumières et les sons en fonction de notre position dans l’espace. Mais je parlerais plus d’une « expérience 360 » que d’une pièce immersive, à cause des différentes formes qui se succèdent (le court-métrage, le spectacle, la fête). On explore le sujet sous différents angles, on le fait vivre de différentes manières. C’est vrai tout le temps mais particulièrement ici : le public laisse quelque chose dans le spectacle, et le spectacle se transforme à chaque rencontre avec le public.
Avez-vous l’ambition de faire de l’art politique ?
Je pense que tout ce qu’on fait est politique. Dès qu’on prend la parole, dès qu’on monte sur scène, on a la responsabilité d’être cohérent, pertinent, de dire quelque chose à nos contemporains. Mais le militantisme et l’art sont pour moi deux choses séparées. Je milite beaucoup, pour les causes féministes et environnementales notamment, mais l’art, c’est différent. On s’adresse à nos semblables d’une autre façon, sensible et poétique. L’art est là pour ouvrir des lumières dans le noir, pour se sentir moins seul. C’est un geste d’empathie que de faire et de voir du spectacle vivant, peut-être l’un des plus empathiques qui soient, car on se met à la place des autres. Cette dimension-là, pour moi, est extrêmement importante.
Formée au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, BRIGITTE POUPART est une artiste pluridisciplinaire, metteuse en scène de théâtre, comédienne, directrice artistique, dramaturge et cinéaste. Depuis 1990, elle a joué dans plus d’une trentaine de productions théâtrales. Elle a participé à des tournées internationales qui l’ont menée en Australie, aux États-Unis, en Europe et en Afrique. Elle a cofondé en 1991 la COMPAGNIE TRANSTHÉÂTRE où elle produit, dirige et écrit ses propres créations. Passant des audacieuses propositions de l’humour engagé, elle affectionne toutes les sphères de la création.
Au cinéma, ses nombreux rôles d’interprétation lui ont permis de remporter un prix au Gala Québec Cinéma, en 2018, pour son rôle dans Les affamés de Robin Aubert. Reconnue pour ses mises en scène et conceptions de performances musicales d’envergure pour de grands festivals dont Le Festival d’été de Québec, le Festival de jazz de Montréal, elle a notamment travaillé avec Karim Ouellette, Lisa Leblanc et Patrick Watson. Elle signe la réalisation de clips, de documentaires et de courts métrages, mais également la direction artistique de projections et d’expositions.
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