© Crédit photo
© Monika Rittershaus
© Crédit photo
© Monika Rittershaus

« L’œuvre de Mahler a désormais une résonance globale et contemporaine, comme si elle avait été composée de nos jours.»

Esa-Pekka Salonen, chef d’orchestre, à propos de Résurrection de Mahler


Sous la direction d’Esa-Pekka Salonen, la Symphonie n° 2 de Mahler, Résurrection, prend une nouvelle ampleur, alliant profondeur musicale et réflexion visuelle. Avec l’Orchestre de Paris, Salonen interprète cette œuvre monumentale, magnifiée par la mise en scène poignante de Romeo Castellucci. Dans cet entretien, Salonen nous livre son approche de cette œuvre radicale, sa collaboration avec Castellucci, et la résonance contemporaine qu’il perçoit dans cette composition, au-delà de son époque. Une conversation sur la puissance de la musique et son rôle dans la société actuelle.

Lorsque Gustav Mahler a joué pour la première fois une partie de son œuvre en cours au célèbre chef d’orchestre Hans von Bülow, ce dernier a réagi par ces mots : « Si ce que je viens d’entendre est de la musique, alors je ne comprends plus la musique ». Pourquoi la Symphonie n° 2 était-elle une œuvre si novatrice à l’époque ?

Cette œuvre était radicale aux yeux de ses contemporains d’abord parce qu’elle remettait en question la forme symphonique traditionnelle. La Symphonie n°1 de Mahler est longue et tentaculaire, mais elle reste composée de quatre mouvements, comme beaucoup d’autres symphonies avant elle, selon une convention établie par Beethoven quelques décennies plus tôt (un premier mouvement allegro de forme sonate ; un deuxième mouvement assez lent ; le scherzo, qui est enjoué ; et un Finale qui est également, pour l’essentiel, de forme sonate). En conséquence, elle semble nouvelle mais s’inscrit en réalité dans la tradition. À l’inverse, la Symphonie n°2 s’en écarte complètement : les mouvements ne suivent plus clairement les formes conventionnelles et Mahler introduit le chœur dans le Finale, pour la première fois depuis la Neuvième Symphonie de Beethoven. Ensuite, il y avait tout simplement la durée de l’œuvre. Je ne crois pas que quiconque ait écrit une composition symphonique orchestrale aussi longue auparavant. Mais, évidemment, le paysage est vaste !

« Je ne crois pas que quiconque ait écrit une composition symphonique orchestrale aussi longue auparavant. »

La Symphonie n° 2 est une vaste toile qui traite notamment de la mort, de la condition humaine, de l’arc de la vie, et de l’espoir d’une résurrection. Quelle lecture avez-vous adoptée pour diriger l’Orchestre de Paris ?

Les mouvements n’étant pas étroitement liés les uns aux autres, le défi pour le chef d’orchestre est de faire entendre l’unité et la continuité de la musique. En ce qui concerne la dimension spirituelle de l’œuvre, il faut savoir que Mahler était en conflit avec la religion. Né juif, il s’est aperçu, lorsqu’il s’est installé à Vienne en 1897, que la direction de l’orchestre de l’opéra d’État lui était interdite, et il s’est converti au christianisme. C’était un choix de carrière ; le fait de se convertir était le signe que la religion, sous sa forme institutionnelle, ne comptait pas beaucoup pour lui. Le poème « Auferstehung » [Résurrection], qui est chanté dans le Finale, renvoie donc pour moi davantage à une métaphore ou une idée philosophique qu’à la résurrection telle qu’elle apparaît dans le dogme chrétien. Ma lecture est inclusive : quelle que soit notre religion, quel que soit notre Dieu, et même si on est athée, on peut tous avoir foi en l’idée de la résurrection. Celle-ci n’est alors plus comprise comme individuelle, mais comme la résurrection de la culture, des qualités humaines, de la morale, de la société… C’est une vision qui dépasse le cadre étroit des religions pour embrasser tout le monde. Et c’est ce que la musique semble suggérer, avec, à la fin, cette sorte d’extase cosmique.

La mise en scène de Romeo Castellucci propose une méditation sur l’hommage rendu aux morts et la guérison des vivants, qui résonne tristement avec l’état actuel de notre monde. En quoi sa vision a-t-elle influencé votre façon d’aborder la symphonie ?

Le concept de Romeo Castellucci est très actuel et universel, et fait en particulier écho aux guerres en Ukraine et à Gaza, au Liban, etc. Tragiquement, le fait de déterrer des cadavres fait partie du quotidien de trop de gens. La période que nous traversons est très particulière, et dangereuse, pour nous tous. Depuis la création en 2022 au Festival d’Aix-en-Provence, j’ai dirigé plusieurs fois cette symphonie dans d’autres contextes, mais je n’ai plus pu dissocier mon approche de celle de Castellucci. C’est également le cas de beaucoup de gens de l’orchestre et du public d’Aix-en-Provence. L’œuvre de Mahler a désormais une résonance globale et contemporaine, comme si elle avait été composée de nos jours. La mise en scène de Castellucci est à la fois très symbolique et terriblement concrète. Le cheval blanc du début est un symbole très puissant, qui peut signifier différentes choses pour différentes personnes, dont la force, la liberté ou la beauté. La pluie à la fin symbolise la résurrection, ainsi que l’amitié, l’ouverture, la solidarité, le fait de faire les bons choix moraux, de voter pour les bonnes personnes… Castellucci ne nous laisse pas dans l’obscurité, mais nous montre d’une manière simple ce que signifie l’espoir. Une terre desséchée sera un jour verte, avec ou sans les humains. Avec la crise climatique, il est tout à fait possible que notre espèce, l’homo sapiens, disparaisse. Mais la terre existera toujours, et elle se débrouillera très bien sans nous ! Cette pensée me réjouit beaucoup. Je ne serai peut-être plus là, mes enfants ne seront peut-être plus là, les humains ne seront peut-être plus là, mais il y aura de la pluie, et l’herbe poussera.

« Castellucci ne nous laisse pas dans l’obscurité, mais nous montre d’une manière simple ce que signifie l’espoir. »

Vous avez co-fondé en 2003 le Festival de la Mer Baltique, qui associe à la programmation de concerts une réflexion écologique. Pensez-vous que la musique puisse jouer un rôle dans la lutte contre la crise climatique ?

La musique en elle-même ne résoudra pas la crise écologique. Mais si suffisamment de personnes sont informées, si suffisamment de personnes vivent une expérience émotionnelle qui les ouvre à la réflexion, il y a de fortes chances qu’elles deviennent plus impliquées, plus actives. Je pense que la solution à la crise écologique réside dans la prise de conscience de ce qui doit être fait par nous, les humains. Tout le monde est responsable. Sans attendre d’action de la part des gouvernements, on peut tous faire des choix qui aident.

Depuis la fin des années 1980, vous avez dirigé l’Orchestre de Paris à de nombreuses reprises. Qu’appréciez-vous dans cette collaboration, par rapport aux autres orchestres que vous avez dirigés par le monde ?

En effet, j’ai déjà vu défiler plusieurs générations de musiciens de l’Orchestre de Paris, ce qui a créé une familiarité que je ne retrouve pas partout. Chaque orchestre a son propre son et sa propre identité, mais j’ai toujours eu le sentiment que ma relation avec celui-ci était facile, directe. Je me sens lié à lui, d’un point de vue artistique et émotionnel. Ses musiciens sont flexibles et ouverts ; ils peuvent déployer une grande puissance, mais aussi produire des moments très tendres, très délicats. Ils disposent d’une gamme impressionnante de couleurs, et sont capables d’une extraordinaire beauté — du son, de l’expression, de la phrase.

Propos recueillis par Raphaëlle Tchamitchian pour La Villette, octobre 2024

Ne manquez pas cet œuvre événement

Nouvelle Saison de La Villette
Saison 24/25

Spectacles, événements, expositions, tout y est.