Dans cet entretien, Marion Siéfert revient sur Daddy, une pièce qui explore la pédocriminalité et l’exploitation des jeunes à travers le prisme du jeu vidéo et du cinéma. Inspirée par Pinocchio et Marilyn Monroe, l’œuvre mêle fiction et réalité pour interroger la violence et la manipulation dans une esthétique théâtrale saisissante.
Qu’est-ce qui vous a conduite à Daddy ?
Cela faisait longtemps que je voulais m’attaquer à la pédocriminalité. Depuis Le Grand Sommeil, en 2017, je m’intéresse au pouvoir des adultes sur les enfants, et à tout le discours que l’on porte sur l’enfance. Puis, au fil du temps, je me suis aperçue que la pédocriminalité était beaucoup plus proche de moi que ce que je pensais. Le point de départ de Daddy, c’est un besoin de m’intéresser de près à ce qu’est l’abus sexuel sur des très jeunes personnes. Pendant mes recherches préalables à l’écriture de _jeanne_dark_, j’avais découvert les multiples façons dont de très jeunes filles se mettent en vente sur les réseaux sociaux. L’ampleur de cette question m’avait interpellée.
« Je suis animée par une volonté de comprendre, d’aller au plus près de ce qu’a pu être cette expérience traumatisante. »
Comment avez-vous préparé l’écriture de la pièce ?
Au-delà de mon intérêt personnel et de mon expérience, j’avais besoin de m’entretenir avec des personnes qui ont connu l’abus quand elles étaient enfants, hommes et femmes. Certains confiaient leur histoire quasiment pour la première fois. Le cadre artistique que je propose pouvait leur permettre de dire des choses qu’ils ne peuvent pas forcément dire à leurs proches. Je pose des questions, je suis animée par une volonté de comprendre, d’aller au plus près de ce qu’a pu être cette expérience traumatisante. Certains récits m’ont confortée dans l’idée que cela ne faisait pas grande différence, en termes d’impact sur la vie de la personne et son psychisme, que l’abus ait lieu de manière virtuelle ou de manière réelle.
Toutes ces discussions m’ont aussi été d’une grande aide, une fois la pièce écrite, dans mes échanges avec les interprètes. C’était une boussole intérieure d’avoir tous ces récits-là. Et j’avais envie que la pièce soit à la hauteur de ce que les gens m’avaient confié. Bien sûr, elle obéit à des règles artistiques qui sont celles du théâtre mais il fallait rester fidèle à ce qu’on m’avait raconté. Avec Matthieu Bareyre, qui écrit avec moi, nous voulions être au plus proche du réel : la fiction – même si elle joue avec des archétypes et peut s’apparenter à un conte – est issue d’une réalité très précise et contemporaine. Dans cette même logique, comme je ne suis pas une joueuse de jeu vidéo, j’ai discuté avec des joueurs et regardé des enfants d’amis jouer. Certains ont pris beaucoup de temps pour m’éclairer et m’aiguiller quand je leur parlais de la pièce. J’ai aussi parlé avec des anciens joueurs de role play, qui ont quasiment vécu une seconde vie et se sont complètement engouffrés dans ces espaces fictionnels.
Est-ce qu’il a tout de suite été évident que la pièce précipiterait ses protagonistes au sein d’un jeu vidéo ?
Nous avons pu commencer à élaborer une trame narrative à partir du moment où nous avons décidé que le récit allait se dérouler dans un jeu vidéo. Cela n’avait rien d’évident au départ : il fallait trouver l’embrayeur conceptuel qui nous permettrait de raconter cette histoire au théâtre. Et c’est Pinocchio qui nous a donné l’idée du jeu vidéo, via la bande dessinée de Winshluss. C’est un enfant-pantin mais aussi un avatar en quelque sorte, qui entre dans un monde soi-disant fait pour les enfants mais en réalité complètement manipulé par des adultes qui veulent l’exploiter, un monde très séduisant qui se révèle être complètement cauchemardesque. Ensuite, il a fallu construire et comprendre la logique du jeu vidéo mais d’emblée on a su qu’il allait nous permettre de travailler avec des théâtralités hétérogènes. C’est la première fois que je créais une pièce avec autant d’interprètes, où l’écriture relève du dialogue, et je voulais à tout prix éviter le naturalisme. J’aime être au plus proche du réel mais pas dans le sens où je vais l’imiter. Le théâtre est un langage qui n’est pas du tout réaliste et ce qui m’intéresse, c’est de construire une esthétique sur scène. Le jeu vidéo nous permettait d’être dans un espace de jeu complètement pulsionnel et de passer d’un registre à un autre. D’un point de vue formel et théâtral, c’est génial. Et cela me permet de rejouer des films que j’aimais enfant, comme Mary Poppins ou Qui veut la peau de Roger Rabbit, où tout d’un coup on bascule dans un autre univers. La scène devient un endroit où tout est possible, parce qu’affranchi des contraintes de la réalité.
« Je me suis nourrie de cinéma, guidée par l’idée d’aller dans des zones fictionnelles fortes et contrastées. »
À ce titre, le cinéma irrigue puissamment le récit…
Le jeu vidéo dans lequel Mara est entrainée tourne autour du jeu d’acteur. Je me suis donc forcément nourrie de cinéma, guidée par l’idée d’aller dans des zones fictionnelles fortes et contrastées. La scène de vampire est ainsi directement inspirée d’Entretien avec un vampire, le film de Neil Jordan sorti en 1994. Je l’ai redécouvert pendant l’écriture, par hasard, et quand je suis tombée sur cette scène avec l’enfant vampire, je me suis dit que c’était exactement Daddy. Ce n’était pas très conscient au début mais, au fil du temps, la pièce a aussi pris la forme d’une histoire de ce que le cinéma fait aux jeunes actrices, de l’exploitation, de la vampirisation, de toute la violence qui s’exerce sur elles. De manière détournée, Entretien avec un vampire parle de ça. La figure de Marylin Monroe a été importante aussi. Il est frappant de découvrir qu’aujourd’hui son image, ses photos et même ses écrits intimes, appartiennent à la famille d’Anna Strasberg qui en retire des sommes colossales, puisqu’elle possède les droits images de Marilyn. Même morte, on continue de l’exploiter et de prendre tout ce qu’on peut d’elle. C’est d’une violence inouïe et c’est presque le prototype de ce qui se passe aujourd’hui dans les mondes virtuels, où on peut acheter un accès à une personne.
Propos recueillis en novembre 2024 par Vincent Théval
Marion Siéfert est autrice, metteuse en scène et performeuse. Son travail est à la croisée de plusieurs champs artistiques et théoriques et se réalise via différents médias : spectacles, films, écriture. En 2015-2016, elle est invitée dans le cadre de son doctorat à l’Institut d’études théâtrales appliquées à Gießen (Allemagne). Elle y développe son premier spectacle, 2 ou 3 choses que je sais de vous, portrait du public à travers leurs profils Facebook. Elle collabore sur Nocturnes et L’Époque, deux films du cinéaste Matthieu Bareyre, également collaborateur artistique de ses pièces. Pour Monika Gintersdorfer et Franck Edmond Yao, elle performe dans Les Nouveaux aristocrates (2017). Depuis septembre 2017, elle est artiste associée à La Commune CDN d’Aubervilliers.
En 2018, elle y crée Le Grand Sommeil, avec la chorégraphe et performeuse Helena de Laurens, programmé dans l’édition 2018 du Festival d’Automne à Paris et repris en avril 2023 aux Bouffes du Nord ; en mars 2019, Pièce d’actualité n°12 : DU SALE !, un duo pour la rappeuse Original Laeti et la danseuse Janice Bieleu. Pour cette pièce, elle reçoit le Grand Prix du jury au festival européen Fast Forward. Créé lors de l’édition 2020 du Festival d’Automne à Paris, _jeanne_dark_ est le premier spectacle pensé simultanément pour le théâtre et pour Instagram. Il obtient le prix numérique du syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse avec une mention spéciale. Depuis 2021, elle est également artiste associée au Cndc d’Angers et au Parvis – scène nationale de Tarbes. En 2023, elle crée Daddy au Cndc d’Angers, en tournée à l’Odéon-Théâtre de l’Europe.
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