Avec HØPE, Alessandro Sciarroni transforme le Two-Step, danse populaire américaine, en une vaste exploration du lien, de la migration et de l’espérance. Portée par vingt-quatre danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon, cette création joue du contraste entre la vitalité du mouvement et une musique suspendue pour révéler, derrière le folklore, une réflexion sensible sur ce qui nous rassemble et nous met en mouvement.
HØPE fait l’objet de votre troisième collaboration avec le Ballet de l’Opéra de Lyon : que vous permet cette complicité avec ce grand ensemble pour aborder ce nouveau projet ?
Alessandro Sciarroni : Je me sens profondément heureux et honoré de créer de nouveau pour cette grande compagnie, à l’invitation d’une troisième direction artistique du Ballet de l’Opéra de Lyon qui me renouvelle sa confiance. Pour un artiste indépendant, nouer une relation aussi durable avec une si belle institution est rare et précieux. Il y a maintenant près de dix ans que nous nous connaissons, et travailler avec une structure de cette envergure exige une compréhension de la discipline et du rythme propre à cet ensemble, que ce temps m’a permis d’acquérir. Aussi, je me sens à présent mûr pour expérimenter avec la compagnie quelque chose de résolument nouveau. Lors de nos deux premières collaborations, je m’étais appuyé sur des pièces ou des matériaux préexistants ; cette fois-ci, j’envisage le Ballet de l’Opéra de Lyon comme un véritable laboratoire de recherche pour impulser une création inédite, d’autant que certains des danseurs – Marco Merenda et Raúl Serrano Núñez – qui faisaient déjà partie de la compagnie, sont devenus « maîtres de ballet » et m’apportent une aide dans la préparation des autres danseurs et dans le processus de création en tant que tel. Cette perspective m’enthousiasme autant qu’elle me rend, pour être tout à fait honnête, un brin nerveux (sourire).
Qu’est-ce qui vous attire dans le Two-Step (une danse américaine de couple sur un rythme à deux temps, voisine de la polka, née à la fin du XIXème siècle), point de départ de cette création ?
Lorsque je choisis de travailler à partir d’une matière chorégraphique existante, ce qui me passionne, c’est d’y observer le produit de l’activité humaine, la manière dont un groupe social crée une forme, l’offre à une communauté et la fait vivre à travers le temps. Toutes les danses folkloriques ne se ressemblent pas. Le Two-Step n’appartient pas au folklore confidentiel d’un petit village ; il a connu une immense popularité dans les années 1980, mondialement relayée par le cinéma. Mon intérêt pour cette danse remonte à mes années d’étudiant en histoire de l’art. J’avais été marqué par une scène du cycle de films Cremaster de Matthew Barney, dans laquelle un jeune homme et une jeune femme dansent le Two-Step ensemble. Cette vision est restée gravée en moi pendant des années et, quand le directeur artistique de l’Opéra de Lyon m’a proposé de concevoir un projet pour le ballet, cette image a immédiatement resurgi.
« Pour un artiste indépendant, nouer une relation aussi durable avec une si belle institution est rare et précieux. »
Vous appréhendez le Two-Step comme une danse de douceur et de ténacité : comment cette tension nourrit-elle le mouvement et l’univers de la pièce ?
C’est une pièce chorégraphiée pour un groupe impressionnant : les interprètes seront vingt-quatre sur scène. Lors des premières répétitions à Lyon, il nous a fallu trois jours pour décortiquer les pas et mesurer la complexité technique de cette danse. Ce qui me touche particulièrement dans le Two-Step, c’est sa dimension de danse de salon. Il s’agit de former un couple, d’aller vers l’autre, de l’inviter, de se toucher et de partager un moment ensemble en temps réel, une attitude qui n’a plus rien d’évident dans notre société actuelle. Par ailleurs, cette danse draine tout un imaginaire lié aux images d’Épinal du cow-boy, de l’homme fort, du rapport à l’animal, mais aussi du spectre de la solitude et d’un lien puissant à la nature, dans l’immensité des paysages américains, un folklore qu’on associe volontiers à une communauté de privilégiés, majoritairement composée d’hommes blancs. Pourtant, le Two-Step est profondément une langue d’immigrants, qui porte en elle de nombreuses traces de danses traditionnelles européennes qui se sont combinées et transformées en voyageant. C’est cette ambiguïté qui m’intéresse dans le mouvement : non pas y voir la pratique d’un groupe exclusif, mais le fruit d’une migration et d’un rassemblement de personnes qui n’appartenaient pas à cette terre. Un sujet si brûlant aujourd’hui.
Quel rôle joue la musique dans la transformation de notre perception de cette danse ?
Nous avons jeté les bases de la partition lors d’une semaine de travail intense avec Père Jou et Aurora Bauzà à Barcelone, où ils résident. Nous avons déjà réalisé une maquette d’une trentaine de minutes qui repose sur un dispositif bien précis : le public entendra une musique très lente, tandis que le beat ultra-cadencé et percussif de la musique originale qui porte la danse sera exclusivement entendu par les interprètes, qui évolueront à la vitesse vigoureuse du Two-Step. Les spectateurs seront face à un contraste saisissant entre l’énergie brillante de la danse et la mélancolie souterraine de l’univers sonore. C’est une manière de révéler la face cachée de cette pratique, ce sentiment de nostalgie que j’y perçois. Pour accueillir ce contraste, l’espace scénique restera très épuré, laissant toute la place au mouvement des vingt-quatre interprètes.
Que signifie le titre HØPE ?
Le choix d’un titre relève souvent de la pure intuition. Je voulais initialement travailler sur l’espoir, qu’on représente souvent comme quelque chose de pur, de lumineux. Or je ne pense pas que cette description soit juste ; il me semble que l’espérance ne consiste pas à croire que les choses vont se produire, mais qu’elles peuvent advenir, et c’est aussi faire de son mieux pour qu’elles se réalisent, tout en ayant conscience du risque d’échec. Pour moi, l’espoir s’ancre donc avant tout dans l’obscurité puisque sa lueur ne se distingue que si la nuit l’entoure. Cette entaille graphique dans le mot HØPE introduit ce mystère.
C’est ce mystère même qui est au cœur de ma démarche artistique en général. Je ne suis pas un artiste qui cherche à apporter des réponses ; je partage des questions. En regardant les êtres humains – et même la nature ! – sur cette planète, on est saisi de voir à quel point le quotidien écrase et fait oublier des interrogations existentielles. Cette pièce tente d’attiser, notamment grâce à son ancrage dans une danse folklorique qui nous précède, cette curiosité et ce sentiment d’énigme face à notre propre existence.
Propos recueillis par Mélanie Drouère pour La Villette, mai 2026
Ne manquez pas ce spectacle